PostHeaderIcon Festin de mensonges, roman de Amin Zaoui, Fayard, 2007

Les dossiers d'Artdz - Amin Zaoui

La littérature est l’essentiel, ou n’est rien. Le Mal – une forme  aiguë du Mal—dont elle est l’expression, a pour nous, je le crois, la valeur souveraine. /La littérature et le mal/, de George Bataille, p.9

Le nouveau héros de Amin Zaoui dit avoir lu Bataille. On s’en serait douté. L’éditeur présente /Festin de mensonges/ comme « un récit d’apprentissage d’un genre nouveau, trouble… ». Le jeune héros naît dans une famille où s’affrontent en champ clos, de génération en génération, l’abus de pouvoir et les turpitudes les plus sordides, faisandées par la tromperie et la trahison, celle du père par sa femme puis par son frère et par son fils, de la femme aimée par sa mère et par sa sœur. La grand-mère est une patronne de bordel: le grand-père y est allé chercher sa femme avant de trahir la juive berbère qu’il aimait. Ce tableau qui pourrait bouleverser l’estomac le mieux accroché, est évoqué depuis les refonds d’un esprit, celui du narrateur enfant, qui entremêle propos religieux, pieux, voire même bigot et délire obscène, sans gêne ni embarras.

 

A vrai dire, le garçonnet, devenu ensuite jeune adolescent, se déclare à plusieurs reprises fou et confesse sa passion extravagante pour le mensonge. S’agit-il d’un délire mégalomaniaque ou mytho maniaque ? Les femmes le plus souvent mûres, parfois très âgées, défilent dans son lit à un rythme précipité, décrites avec un luxe de détail réalistes, selon un scénario relativement stable, tante, cousine, vieille sœur franciscaine aux jambes fines et blanches comme la cire, domestique au parfum exotique ou lourdement chargé, étrangère entrevue dans un cimetière, femme médecin, inconnue, aux sexes épilés ou non, odorants ou puants, crémeux ou secs, qui déshabillent l’enfant et admirent sa virilité. Des traits reviennent : le hurlement ou le regard de la louve, en particulier au moment suprême. Ces fantasmes ou ces délires probablement masturbatoires –le mot revient souvent- projettent une sorte d’exaltation démente et froide de la puissance virile et révèlent l’aveu livré à mots couverts dès le début et réitéré au fils des pages, d’une impuissance irrémédiable, d’une humiliation masculine, d’un désarroi et d’un désespoir où s’abîme sans recours le sujet du jeune narrateur.

Le récit place comme symboliquement en exergue l’épisode du bras  gauche du jeune narrateur, attaché dans son dos, pour exorciser l’influence du Diable et obliger l’enfant à se servir de sa dextre, l’orthodoxe, celle des ablutions du Coran, jusqu’à ce que la mère épouvantée de voir son fils se masturber de la main droite celle des  ablutions rituelles et après qu’il a tenté de se mutiler, le délivre de son supplice. Mine de rien c’est tout une forme de religion et de principe d’ordre, obscurantiste, matérialiste, littéraliste et  insensée, qui est ainsi projetée sur la scène depuis les profondeurs d’une psyché enfantine, avec son principe de non-contradiction -- tout et son contraire sont affirmés en même temps, la folie et la lucidité, la loi et sa transgression, l’amour et la haine, l’impuissance et la force, l’ordre et le désordre, la pureté et la turpitude, l’être et le néant. Le délire mégalomaniaque enfantin devient le miroir du monde adulte : il dévoile ce qui se cache derrière les apparences que l’hypocrisie adulte impose au désordre. Est-ce l’enfant qui est fou et  pervers ? Est-ce le monde ? La démence et le délire de l’enfant ne sont-il pas au cœur même de la psyché adulte ? la question est posée.

Le récit prend soin d’intercaler dans le monologue délirant des épisodes historiques, le renversement de Ahmed Benbella, le président élu, par Houari Boumedienne, le putschiste, qualifié par l’enfant de revanche de Caïn sur Abel ou de meurtre de Caïn par Abel, on ne sait car les deux formules apparaissent. La défaite de Nasser par Golda Meir est l’occasion pour le récit de mettre en scène dans la Psyché enfantine, l’amour de Nasser, le héros arabe, et le désir non avoué à l’entourage de coucher avec la guerrière victorieuse. On suspecte que l’ambivalence propre à l’inconscient –la confusion des contraires- ici poussée jusqu’à l’exacerbation extrême, innocemment affichée par l’enfant et relativement tolérable chez lui, prend valeur de symbole d’un ordre du monde. Il devient alors objet d’horreur, ainsi dévoilé selon le mode de dénonciation de Swift dans les Voyages de Gulliver – on pense à l’épisode des Yahoos.

Il y a dans le monde de Amin Zaoui, créé au fils de ses romans, la peinture d’un monde pourri par la démence et la corruption des esprits sous le manteau de la religion et du sacré ou celui des autorités officielles, qu’elles soient d’Afrique, d’Europe ou d’Amérique. La lecture de Festin de mensonges est une potion qui sera amère et insupportable à beaucoup de palais, à moins qu’ils ne choisissent de n’y voir qu’une affaire de démence d’adolescent.


Festin de mensonges, roman de Amin Zaoui, Fayard, 2007
Max Véga-Ritter. Artdz/Forum.