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Ainsi
qu’aime à le raconter, en s’en félicitant, Hervé Bourges, le président du
comité qui a mis sur pied bénévolement cette Année de l’Algérie en France,
une pièce de l’écrivain exilé Kateb Yacine a été donnée avec grand succès
à la Comédie-Française et, à l’initiative de Mgr Lustiger, des textes du
théologien berbère saint Augustin ont été lus à Notre-Dame de Paris sans
entraîner, bien au contraire, la moindre protestation des fidèles. Avec
Baya, dont la rétrospective de l’oeuvre est présentée au musée Réattu
d’Arles (1), une nouvelle occasion nous est offerte, à l’heure où le
berceau de notre civilisation est à feu et à sang, de mieux connaître la
culture du peuple dont nous nous sentons sans doute, à tous points de vue,
le plus proche. Historiquement, cette femme d’origine kabyle, décédée à la
fin du siècle dernier, a épousé tous les combats émancipateurs de son
époque. Artistiquement, " la douce Baya " comme l’appelle Edmonde Charles
Roux est une figure singulière du monde de l’art brut que Dubuffet
définissait comme " sans égard pour les conventions en usage ". Elle est
sans doute, avec Khadda l’abstrait et Issiakhem l’expressionniste, le
peintre le plus créatif de l’art contemporain algérien.
De son vrai
nom Fatma Haddad, Baya est née en 1931 à Bordj El Kiffan (ex Fort-de-l’Eau,
à 20 kilomètres d’Alger) et se retrouve orpheline à l’âge de cinq ans. Sa
grand-mère, une femme plutôt rude qui l’a recueillie, travaillait comme
domestique dans la ferme des Forges appartenant à une famille de colons.
La soeur de la propriétaire, Marguerite, amie de Mireille et de Jean de
Maisonseul (alors conservateur du musée d’Alger), la remarque et la prend
à son service. L’appartement algérois de Marguerite (mariée à un amateur
d’art) est rempli de livres illustrés et de beaux objets. Pour occuper
cette gamine de onze ans traumatisée par la mort de ses parents, on lui
donne des crayons de couleur, du papier, de la glaise. " Je me souviens de
sa première petite sculpture, c’était l’année où les Américains ont
débarqué, donc en 1942 ", raconte Mireille. Le sculpteur Jean Peyrissac,
ami de Marguerite, remarquera aussi par la suite cette " Baya digne et
grave, cet enfant au cour gonflé de larmes ". Un jour de 1946, Aimé Maeght
lui rend visite et tombe en admiration devant une gouache : " C’est cela
que je veux exposer ", dit le déjà célèbre marchand d’art. Savait-il que
l’artiste, qui, presque recluse et ne sachant ni lire ni écrire, peignait
nuit et jour et n’avait alors que quinze ans ?
Toujours
est-il que la présentation de douze grandes gouaches en 1947 à la galerie
Maeght de Paris, où Baya apparaît en véritable petite princesse orientale
- saroual à rayures dorées et babouches brodées - fait un tabac. Le " pape
" du surréalisme André Breton, fasciné par le travail intuitif de ce
peintre enfant réinventant un rêve " d’Arabie heureuse ", lui consacre un
long et élogieux texte dans la revue Derrière le miroir. Edmonde
Charles-Roux, rédactrice à Vogue envoyée couvrir l’événement, se
souvient : " Baya faisait corps avec son ouvre. Elle m’apparaissait comme
un personnage mythique, mi-fille, mi-oiseau, échappé de l’une de ses
gouaches ou de l’un de ses contes dont elle avait le secret et qui lui
venait on ne savait d’où (...). Sa peinture ne doit rien à l’Occident.
Dans sa prodigieuse faculté d’invention n’entre aucune culture. Son sens
inné des couleurs trouve sa source au fond des âges " (2).
Mais Baya va
mûrir, tout en continuant à imaginer un monde fabuleux peuplé de monstres
fantastiques figés dans la cire et de filles-fleurs éclatantes, de
femmes-oiseaux voluptueuses, magnifiées sur le papier par la couleur dans
des décors paradisiaques. " Elle peint sans modèle, tout à l’intuition, en
puisant instinctivement son inspiration dans l’art populaire et le conte
oriental ", souligne Michèle Moutashar, commissaire de l’exposition
d’Arles, pour qui la rencontre va être décisive, en 1948, entre Baya et
Pablo Picasso qui, dans l’atelier de poterie Madura, à Vallauris, découvre
toutes les potentialités artistiques que recèle la céramique.
Cependant
l’artiste va brutalement s’arrêter de créer. C’est qu’elle vient d’être
mariée dans la tradition avec un célèbre musicien de Blida, El Hadj
Mahfoud Mahieddine, son aîné de trente ans déjà père de huit enfants, avec
lequel elle aura six enfants. Et que la guerre d’Algérie commence. " Ma
mère a combattu à sa façon pour l’indépendance, elle s’est consacrée à sa
vie de famille et elle ne reprendra les pinceaux qu’en 1963 ", explique
son fils cadet Othmane, venu samedi dernier au vernissage faire cadeau au
musée Réattu de la seule grande fresque (quatre mètres de long) réalisée
dans les années 1940 par Baya.
Commence
alors une seconde vie artistique, une fois encore encouragée par Mireille
et Jean de Maisonseul qui sont restés en Algérie. Le musée achète les
ouvres de Baya, ce qui va lui permettre de se libérer quelque peu du
carcan familial. Après quelques tâtonnements, elle produira ses plus beaux
tableaux, ceux où la fille-fleur se transforme en femme-arabesque, oil en
amande et corps d’autant plus rêvé et désirable qu’il est caché. Le dessin
fulgurant reste pudique, il témoigne aussi de la place de la femme dans
une société aux prises avec l’obscurantisme religieux. Mais les couleurs
sont toujours éclatantes, presque saturées. Les instruments de musique,
luths et guitares, comme en écho à la musique arabo-andalouse dont son
mari s’est fait une spécialité, sont souvent présents. Également, au sein
d’une végétation généreuse, toutes sortes d’objets évoquent de façon
primitive les plaisirs de la vie.
C’est à
partir de la mort de Mahfoud, en 1979, que Baya reviendra aux motifs
d’inspiration de son adolescence : le jardin d’Eden, son foisonnement
végétal et animal, " avec un sens de la couleur-lumière profondément
africain qui fait toute la singularité de cette ouvre déroulée comme un
conte sans fin ", selon Michèle Moutashar. La transposition sur la toile
d’un paradis perdu ? Plutôt, nous suggère Baya, artiste aussi discrète que
courageuse, une humanité à extirper des marécages de la barbarie où elle
patauge.
Jusqu’au 15
juin 2003. Musée Réattu, 10, rue du Grand-Prieuré, à Arles
(tél. : 04 90 49 37 58). Ouvert tous les jours sauf le 1er mai. En avril,
de 10 heures à 12 h 30 et de 14 heures à 17 h 30. En mai et juin, horaires
prolongés l’après-midi jusqu’à 19 heures.
Accès libre pour les Arlésiens, les enfants de moins de 12 ans et les
érèmistes.
Tarifs réduits pour les jeunes de moins de 18 ans, les étudiants et
enseignants, les familles nombreuses.
Tarif expo : 3 euros. Tarif expo plus collections du musée : 5,5 euros.
Extraits de
la préface du très beau catalogue de l’exposition (84 pages, 74
illustrations, 20 euros), qui comprend également des textes de Michèle
Moutashar, Lucette Albaret et Michel Georges Bernard. À partir du 16
avril, visites commentées les mercredi et vendredi à 14 heures.
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