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Le peintre à
travers sa quête de l'indicible, plonge ses instruments dans l'écume du
temps et de la mémoire, dans les entrailles de l'histoire du pays à la
fois douloureux et exaltant, pour nous restituer une sorte d’ordre où
les formes se rebiffent tout de suite pour installer le vrai désordre
comme logique, celui du monde, de la vie, des objets, des corps,
des êtres, et des concepts métaphysiques, c’est à dire mystiques à la
façon des Halladjet et d’IBN ARABI, dans la pure tradition soufie.
Tous ces éléments
picturaux qui surgissent parfois, avec une sorte de violence, vite
atténuée par une sorte de douceur, voire même de volupté, grâce au
choix des couleurs: le mat, le grisé, le rose thé, l’enluminé, le
doré, le bleu, le cyclamen, etc... Ou, surtout le
mauve hésitant et fragile, tels ces velours de Constantine et de Tlemcen, ou ces soieries de Venise qui froissaient les robes de nos mères et
transgressaient ainsi les fenêtres du songe, sorte de fugue à travers
le tulle transpercé de beige qui cingle les rideaux de l’enfance;
sorte, aussi, de faille ouverte sur le désastre féminin et la
claustration alourdie par les siestes moites. Ces
bariolages incroyables fixent la toile à travers les dédales de
l’imaginaire flamboyant, avec ses lunes spacieuses, ses
croissants fichées au dessus des coupoles amples et dont
l’arrondi donne le vertige.
C’est, en effet, cette
authenticité qui frappe celui qui contemple les toiles de
Abderrahmane Aidoud où traîne une passion du passé, mais
fascinée par son propre avenir, sa propre pulsion vers
l’interminable, l’indéterminé, et l’indéterminable, et donc
vers l’universel, pour gommer tout ce qui est anecdotique, exotique ou reconnaissable. Abderrahmane
Aidoud nous transmet cette sensation parce qu’il y a, dans ses tableaux, cette lutte avec la matière, la couleur et la forme, qui accumulées
les unes sur les autres organisent ou ré-organisent la vie transcendée
par un coup de pinceau, un coup de burin, un coup de ciseau ou un coup
de poing, pour en faire de l’art.
Cet art à l’état pur et abrupt mais sans aucune brutalité, qui adoucit les contours du
monde et y installe une sorte de sérénité soufiste. Par ce que le corps
est absent dans cette œuvre pour laisser la voie largement ouverte aux
concepts, aux formes souvent indéfinies, à une sorte de palimpseste
que le spectateur efface et repeint à sa guise. Il y a là une
liberté collée tout à fait à la texture des gouaches crémeuses et des
dessins crayonneux qui laissent en nous cette impression de choses
anciennes, quelque peu brouillées par le temps, les intempéries, les
hésitations du peintre qui doute, gomme, rature à l’infini: parce
que le doute est essentiel. Il donne l’impression d’inachèvement et
d'inassouvissement, par ce que toute création est une sorte de
parcheminage voulu et choisi clairement comme une option de ce qui est
ouvert et jamais clos, comme un poème de Halladj. Cette sorte de
palimpseste à défaire et à refaire indéfiniment est, à la limite,
obsessif parce qu’il dit cette part d’enfance et donc d’innocence
restée là, quelque part, accrochée à la mémoire du peintre et restituée
avec ces traits volontairement maladroits et malhabiles, avec ces
couleurs peu tranchées et loin de toute criardise ou agressivité, tendresse donc, par ce que c’est
là qu’aboutit la quête, toujours insatisfaite, du perfectionnement
jamais assouvi, toujours ouvert voire béant chez l’artiste authentique
dont la sincérité nous touche et nous émeut. Parce que la mémoire de
l’enfance fonctionne comme un palimpseste donc, une lampe déformante
jusqu’au vertige du pays natal devenu mythe qu’il faut bourrer de sens
mais aussi de contre sens, qui permettent d’aller à l’encontre de,
choquer quelque part, d’une façon totalement Innocente, qui
permettent de renverser les mythes entêtés et longs à disparaître, qui
provoquent, c’est à dire qui vont vers l’avant grâce aux
retours en arrière: Calligraphies arabes anciennes de l’école coranique
dessinée sur une planche qui est la définition même du palimpseste,
puisqu’on peut l’effacer en l’enduisant d’argile, tatouages
ancestraux et berbères toujours à réinventer , coupoles au badigeon
ocré comme à effet centrifuge dans certaines toiles.
La femme et
l’homme sont là en fait, à l’intérieur d’une chorégraphique camouflée et
brouillée à la façon des derwiches – tourneurs qui fondent le vertige .Abderrahmane
Aidoud est toute entier , là ! Dans cette absence/ présence , ce
silence tibétain dont il se nourrit et dont il peuple ses toiles. Par
ce que la création est une façon de sécréter sa douleur dans l’œuvre
produite . La douleur et l’extase, comme certains vers sécrètent la soie
, au détriment de leur propre vie . Lui, l’artiste : au détriment de
sa peau , de ses muscles et de ses os .Par ce qu’il trime , cette toile
, ce papier et ce carton sur lesquels giclent les couleurs sortant des
tubes pour éclabousser le monde , le patiner, le satiner, le colorier
et finalement, l’amadouer , le dompter et le restituer , presque
pacifié , à ceux qui veulent bien ouvrir les yeux , au lieu de souffrir
de cet « ardent mal de contact » comme l’avait écrit Walt Whitman.
« Formes ! comme jadis l’habitant des troglodytes Disparaissait dévoré par on ne sais quelle blancheur Jusqu’à ce que le soleil le précipite Titubant à nos pieds , Parmi le blanc de la chaux , le jaune de la paille…… Formes ! ainsi dans ma mémoire respectées Et prochaines… ». Ecrivait
Jean Sénac en 1960.
Mais ce qui frappe
chez Abderrahmane Aidoud c’est sa grande disponibilité pour le monde ,
les autres et les maîtres. C’est aussi sa grande ouverture sur
l 'universel et sur la modernité. « Toute analyse interne ou externe de
la peinture moderne est lié directement ou indirectement à un grand
répertoire historico – critique des avant- gardes et de toutes les
civilisations. Parce que tout a commencé avec les cavernes du Tassili
, de Lascaux et d’Altamira , symboles de la mémoire universelle
.Aujourd’hui comme hier , ce répertoire est perpétué par des
modifications de jeux formels selon les sensibilités , la spontanéité
dont les modalités et les buts d’expressions sont soumis à des
opérations mentales qui incarnent le concept de modernité . »,écrivait
Abderrahmane Aidoud lui même , au début des années 90.C’est là un cri du
cĹ“ur et une profession de foi conceptualisée qui donne un aperçu sur
la vision du monde du peintre et sa vision de l’art qu’il préconise,
avec en filigrane son besoin de rupture avec ses aînés tels
qu’Issiakhem , Khadda, Ben Anteur et Mesli , relevant de l’école de
Paris, alors que lui se veut un peintre du métissage universel et qui va
de la préhistoire à Tapies , Atlan, Clavé et d’autres encore .
Il a eu l’audace
de le dire, puis de le pratiquer avec le groupe PRESENCE qui a su rompre
les amarres on travaillant dans d’autres circonstances , une autre
période et avec une autre sensibilité : même si çà est là , l’ombre ,
l’influence de ces aînés qui ont fondé l’abstraction picturale
algérienne , sont là , transcendés, remodelés, revus par toute une
génération qui en plus du talent , a de l’audace , a du culot !
Détailler
simplement, n’importe lequel de ces tableaux qui nous sont donnés (livrés ?) à voir pour les réduire en mots , c’est assister à l’éclosion
possible d’une poétique ,à la naissance naturelle du monde , à travers
ces « Images non fardés » pour reprendre le titre d’une exposition
récente de Abderrahmane Aidoud. Encore que le fardage
est vital pour rassurer le monde , les gens, mais ne doit jamais être
saupoudrage du réel avec un fond de teint décoloré….
Il n’est que de
regarder cette cartographie , ce portulans , ce cadastre du pays à la
fois réel et profond pour pouvoir aller jusqu'à entendre la voix , les
pensées, les syllabes d’étonnement , les silences terrifiants qui
caractérisent cette peinture sonore qui n’éclate qu’à travers ses formes
et ses couleurs, sans l’utilisation de n’importe quel autre support
cinétique ou technique devenu à la mode ces dernières années .
Et c’est pour cela
que la peinture d’Abderrahmane Aidoud n’est pas une simple description
de son monde intérieur ou extérieur mais une illumination de son
lyrisme, un jaillissement de cette « maison de l’être » qui est aussi le
langage pictural , tel que le concevait Heidegger . Devenant, ce
langage, un mouvement sismique dont l’épicentre se trouve dans la main
qui peint et qui chaque jour , sort des tubes ou des pots de couleurs
,ces matières informes, presque substances séminales qui enfantent le
monde , avec en lui quelque chose de révélateur qui surgit du plus
profond du créateur , a cause d’une impérieuse nécessité d’expression
et qui produit des effondrements divers , venus au jour , parfois avec
une facilité époustouflante ,parfois avec les douleurs de
l’accouchement ; comme un éclatement d’eau qui aurait crevé une nappe
phréatique , souterraine et profonde .Qui vient .Déferle .Inonde. Dont
on ne sait rien . Ni d’ou elle vient.
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