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    Abderrahmane Aidoud: ou les sens renversés.
    Par Rachid BOUDJEDRA

Ibn Hamdis, un poète arabe du 11 siècle disait « que les peintres doivent plonger leurs pinceaux dans le soleil pour nous donner de si belles oeuvres ». Abderramane Aidoud, lui, plonge ses pinceaux, ses burins, et ses ciseaux dans l’angoisse et l'euphorie  du monde, tout en même temps, afin de reproduire cette matière corrosive qu'elles adoucissent et affolent en même temps, qu’elles polissent et qu’elles rendent jolies; qu’elles exacerbent et qu’elles ramollissent pour en faire une forme bariolée et brûlante, ignifuge et fantasmagorique jusqu'au débordement des sens et jusqu’à leurs  renversements.


Le peintre à travers sa quête de l'indicible, plonge ses instruments dans l'écume du temps et de la mémoire, dans les  entrailles de l'histoire du pays à la fois douloureux et exaltant, pour nous restituer une sorte d’ordre où les formes se rebiffent tout de suite pour installer le vrai désordre comme logique, celui du monde, de la vie, des objets, des corps, des êtres, et des concepts métaphysiques, c’est à dire mystiques à la façon des Halladjet et  d’IBN ARABI, dans la pure tradition soufie.

Tous ces éléments  picturaux qui surgissent parfois, avec une sorte de violence, vite atténuée par une sorte de douceur, voire même de volupté, grâce au choix des couleurs: le mat, le grisé, le rose thé, l’enluminé, le doré, le bleu, le cyclamen, etc... Ou, surtout le mauve hésitant et fragile, tels ces velours de Constantine et de Tlemcen, ou ces soieries de Venise qui froissaient les robes de nos mères et transgressaient ainsi les fenêtres du songe, sorte de fugue à travers le tulle transpercé de beige qui cingle les rideaux de l’enfance; sorte, aussi, de faille ouverte sur le désastre féminin  et la claustration alourdie par les siestes  moites. Ces bariolages incroyables fixent la toile à travers les dédales de l’imaginaire flamboyant, avec ses lunes spacieuses, ses croissants fichées au dessus des coupoles amples et dont l’arrondi donne le vertige.

C’est, en effet, cette authenticité qui frappe celui qui contemple les toiles de Abderrahmane Aidoud où traîne une passion du passé, mais fascinée par son propre avenir, sa propre pulsion vers  l’interminable, l’indéterminé, et l’indéterminable, et donc vers l’universel, pour gommer tout ce qui est anecdotique, exotique ou reconnaissable. Abderrahmane Aidoud nous transmet cette sensation parce qu’il y a, dans ses tableaux, cette lutte avec la matière, la couleur et la forme, qui accumulées les unes sur les autres organisent ou ré-organisent la vie transcendée par un coup de pinceau, un coup de burin, un coup de ciseau ou un coup de poing, pour en faire de l’art.

Cet art à l’état pur et abrupt mais sans aucune brutalité, qui adoucit  les contours du monde et y installe une sorte de sérénité soufiste. Par ce que le corps est absent dans cette Ĺ“uvre pour laisser la voie largement ouverte aux concepts, aux formes souvent indéfinies, à une sorte de palimpseste  que le spectateur efface et repeint à sa guise.
Il y a là une liberté collée tout à fait à la texture des gouaches crémeuses et des dessins crayonneux qui laissent  en nous cette impression  de choses anciennes, quelque peu brouillées par le temps, les intempéries, les hésitations du peintre qui doute, gomme, rature à l’infini: parce que le doute est essentiel. Il donne l’impression d’inachèvement et  d'inassouvissement, par ce que toute création est une sorte de parcheminage voulu  et choisi clairement comme une option  de ce qui est ouvert et jamais clos, comme un poème de Halladj. Cette sorte de palimpseste à défaire et à refaire indéfiniment est, à la limite, obsessif parce qu’il dit  cette part d’enfance et donc d’innocence  restée là, quelque part, accrochée à la mémoire du peintre et restituée avec ces traits volontairement maladroits et malhabiles, avec ces couleurs peu tranchées et loin de toute criardise ou agressivité, tendresse donc, par ce que c’est là qu’aboutit la quête, toujours insatisfaite, du perfectionnement jamais assouvi, toujours ouvert voire béant chez l’artiste authentique dont la sincérité nous touche et nous émeut. Parce que la mémoire de l’enfance fonctionne comme un palimpseste donc, une lampe déformante jusqu’au vertige du pays natal devenu mythe qu’il faut bourrer de sens mais aussi de contre sens, qui permettent d’aller à l’encontre de, choquer quelque part, d’une façon totalement  Innocente, qui permettent de renverser les mythes  entêtés et longs à disparaître, qui provoquent, c’est à dire  qui vont vers l’avant grâce aux retours en arrière: Calligraphies arabes anciennes de l’école coranique dessinée sur une planche qui est la définition même du palimpseste, puisqu’on peut  l’effacer en l’enduisant d’argile, tatouages ancestraux  et berbères toujours  à réinventer , coupoles au badigeon ocré comme à effet centrifuge dans certaines toiles.
 

La femme et l’homme sont là en fait, à l’intérieur d’une chorégraphique camouflée et brouillée à la façon des derwiches – tourneurs qui fondent le vertige .Abderrahmane Aidoud est toute entier , là ! Dans cette absence/ présence , ce silence  tibétain  dont il se nourrit  et dont il peuple ses toiles. Par ce que la création est une façon de sécréter sa douleur dans l’œuvre produite . La douleur et l’extase, comme certains vers sécrètent la soie , au détriment de leur propre vie . Lui, l’artiste :   au détriment de sa peau , de ses muscles et de ses os .Par ce qu’il trime , cette toile , ce papier et ce carton sur lesquels giclent les couleurs sortant des tubes pour éclabousser le monde , le patiner,  le satiner, le colorier et finalement, l’amadouer , le dompter  et le restituer , presque pacifié , à ceux qui veulent  bien ouvrir les yeux , au lieu de souffrir de  cet « ardent mal de contact » comme l’avait écrit Walt Whitman.

    « Formes ! comme jadis l’habitant des troglodytes
    Disparaissait dévoré par on ne sais quelle blancheur
    Jusqu’à ce que le soleil le précipite
    Titubant à nos pieds ,
    Parmi le blanc de la chaux , le jaune de la paille……
    Formes ! ainsi dans ma mémoire respectées
    Et prochaines… ».
    Ecrivait Jean Sénac en 1960.
     

Mais ce qui frappe chez Abderrahmane  Aidoud c’est sa grande disponibilité pour le monde , les autres et les maîtres. C’est aussi sa grande ouverture sur l 'universel et sur la modernité. « Toute analyse  interne ou externe  de la peinture moderne est lié directement ou indirectement à un grand répertoire historico – critique des avant- gardes et de toutes les  civilisations. Parce que tout  a commencé  avec les cavernes du Tassili , de Lascaux et d’Altamira , symboles de la mémoire universelle .Aujourd’hui comme hier , ce répertoire est perpétué par des modifications de jeux formels selon les sensibilités , la spontanéité dont les modalités et les buts d’expressions  sont soumis à des opérations mentales qui incarnent le concept de modernité . »,écrivait Abderrahmane Aidoud lui même , au début des années 90.C’est là un cri du cĹ“ur  et une profession de foi  conceptualisée qui donne un aperçu sur la vision du monde du peintre et sa vision de l’art qu’il préconise, avec en filigrane son besoin de rupture avec ses aînés  tels qu’Issiakhem , Khadda, Ben Anteur et Mesli , relevant de l’école de Paris, alors que lui se veut un peintre du métissage universel et qui va de la préhistoire à Tapies , Atlan, Clavé et d’autres encore .

Il a eu  l’audace de le dire, puis de le pratiquer avec le groupe PRESENCE qui a su rompre les amarres on travaillant dans d’autres circonstances , une autre période et avec  une autre sensibilité : même si çà est là , l’ombre , l’influence de ces aînés qui ont fondé l’abstraction  picturale algérienne , sont là , transcendés, remodelés, revus par toute une génération qui en plus du talent , a de l’audace , a du culot !

Détailler simplement, n’importe lequel de ces tableaux qui nous sont donnés (livrés ?) à voir  pour les réduire en mots , c’est assister à l’éclosion possible  d’une poétique ,à la naissance naturelle du monde , à travers ces « Images non fardés » pour reprendre le titre d’une exposition récente de Abderrahmane Aidoud. Encore que le fardage   est vital pour rassurer le monde , les gens, mais ne doit jamais être saupoudrage du réel avec un fond de teint décoloré….

Il n’est que de regarder cette cartographie , ce portulans , ce cadastre du pays à la fois réel et profond pour pouvoir aller jusqu'à entendre la voix , les pensées, les syllabes d’étonnement , les silences terrifiants qui caractérisent cette peinture sonore qui n’éclate qu’à travers ses formes et ses couleurs, sans l’utilisation de n’importe quel autre support cinétique ou technique devenu à la mode ces dernières années .

Et c’est pour cela que la peinture d’Abderrahmane Aidoud  n’est pas une simple description de son monde intérieur ou extérieur mais une illumination de son lyrisme, un jaillissement de cette « maison de l’être » qui est aussi le langage pictural , tel que le concevait Heidegger . Devenant, ce langage, un mouvement sismique dont l’épicentre se trouve dans la main qui peint et qui chaque jour , sort des tubes ou des pots de couleurs ,ces matières informes, presque substances séminales qui enfantent le monde , avec en lui quelque chose de révélateur qui surgit du plus profond du créateur , a cause d’une impérieuse nécessité  d’expression et qui produit des effondrements divers , venus au jour , parfois avec une facilité époustouflante ,parfois avec les douleurs de l’accouchement ; comme un éclatement d’eau qui aurait crevé une nappe phréatique , souterraine  et profonde .Qui vient .Déferle .Inonde. Dont  on ne sait  rien . Ni d’ou elle vient.

 

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Maggie Nicols
Hughes de Courson



Artistes d'Honneur
Art-Dz 

 

 

 

 

 

 
 

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MISE EN LIGNE: 07 juillet 2006 - DERNIERE MISE A JOUR: 16 aoűt  2008. WEBMESTRE:  MEBAREK MOUZAOUI - contact@artdz.info - TELEPHONE: +213.552.398.085