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Un récit inspiré, violent: Kaoutar Harchi, l’ampleur du saccage, Actes Sud, 2011

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«Un môme sans passé. Je n’appartiens à aucune terre….je ne descends d’aucune lignée…je dérive le long des impostures.» p.10 dit de lui-même le plus jeune des quatre principaux protagonistes du roman. Il est né du viol d’une prostituée par son père qui est peut-être son frère. Le jeune homme, lui-même condamné par les assises, sera interné pour démence après avoir assassiné une jeune arabe. Vingt ans après le viol.

Un récit inspiré. Violent. Qui projette une histoire intervenue dans les années 80 et les années 50, pendant la colonisation et après l’indépendance, en Algérie et en France, entre des protagonistes algériens ou franco-algériens, on ne sait trop, la confusion est maintenue sans doute à dessein tandis que la scène se déplace constamment d’Alger à Paris. Comme pour souligner les liens qui unissent toujours.

Le récit procède d’un réalisme poétique, bourré de détails sordides ou hallucinants et d’échappées d’un lyrisme sombre et désespéré. Comme si restait toujours là la béance ouverte entre l’Algérie et la France, entre la France raciste des « bicots » et l’Algérie coloniale et post-indépendance, perçue comme une putain tout à la fois baisée, méprisée, haïe et follement désirée par les siens.

Nour, « lumière », est la mère du jeune meurtrier dément, souverainement belle et lumineuse, mais aussi prostituée sur laquelle se jette une horde d’hommes affamés de désir, ignobles, cruels et bestiaux et pourtant follement épris ou avides d’elle. Sur eux et sur leur crime tombe donc la Loi qui réprouve, condamne et refoule au plus profond ou incarcère dans l’asile ou la prison. Tableau d’une mère patrie haïe jusqu’ à la déraison, rabaissée au rang de putain et désirée jusqu’à la folie.

A moins qu’il ne s’agisse du Désir, aliéné, refoulé dans l’infecte et la fange par un Interdit abisif et féroce, mais aussi toute-puissante déesse à laquelle se livrent les hommes avec une frénésie rendue démente par la mise hors la Loi.

Sans doute les deux. Le sentiment de culpabilité tenaille sourdement les profondeurs de ce récit. Culpabilité d’avoir abandonné les siens, ceux qu’on a laissé derrière soi en émigrant, la génération qui monte. Culpabilité d’avoir participé au crime impardonnable, inexpiable. Mais il y a aussi le crime de la promiscuité, de la confusion des catégories, du Bien et du Mal, du Soi et de l’Autre, de la Vie et de la Mort , provoquée par les circonstances ou la société .

Ce roman rend probablement bien compte des sentiments de toute une génération de jeunes femmes et hommes, pris au piège de l’interdiction ou de l’impossibilité d’honorer en toute lucidité devant l’ambivalence de son histoire, leur patrie ou faut-il dire leurs deux patries ? l’Algérie et la France ? deux patries renvoyées impitoyablement à leurs fautes et leurs ignominies qu’elles nient et rejettent farouchement, contre toute évidence. Jeunes femmes et jeunes hommes qui ont le sentiment que la mère patrie s’est livrée à des compromissions inacceptables, réprouvables, et pourtant qu’elle demeure dans l’imaginaire et le cœur la lumière, « Nour », de l’ineffable et du sublime.

Cependant, au bout du compte, la jeune fille arabe, sybole d'avenir, a été affreusement lacérée et assassinée tandis que son jeune meurtrier perdu par les égarements et les démissions de ses figures tutélaires tourne en rond dans l’enfermement de sa folie. L’autorité elle-même est travaillée par la tentation de déroger à sa charge et son devoir pour retourner porter secours à celui qu’elle a abandonné. Elle ouvre alors la porte à de nouvelles dérives et de nouveaux crimes. Répétition infernale de l’Histoire.

Ce roman trouvera-t-il l’écho qu’il mérite par sa force, le talent de son auteure, la profondeur de son inspiration et l’excellence de son verbe ? Il est vrai que par une sorte de pudeur et de réserve naturelle à la culture de l’Algérie ou du Maroc il s’environne de voiles et d’obscurités qui en renforcent sa beauté  et sa profondeur mais aussi exigent un effort du lecteur. Cependant il exprime avec force et lyrisme les tourments qui travaillent non seulement toute une partie de nos jeunes ou moins jeunes concitoyens français dans leur rapport avec l’Algérie et la France, mais aussi de nombreux jeunes algériens vis-à-vis de leur pays et de la France, tant l’histoire et ses aberrations mais aussi ses générosités, ayons le courage de le dire, les ont unis. Une belle œuvre à lire et faire lire par les amateurs de belle littérature, mais aussi par ceux qui pensent que la politique est noble et affaire de l’esprit.

 

Coup de coeur

Voir le blog de la poètesse Renia Aouadene

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