Artdz.Info

Le Portail des Arts et des Artistes Algériens

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

Une psychanalyse de la société algérienne: Anouar Benmalek, Tu ne mourras plus demain, Fayard, 2011

Envoyer

La vie quotidienne peut être dépourvue de romanesque. Elle peut aussi en déborder. Un auteur, psychanalyste de profession, traquait récemment les secrets de la vie de son père, qui les avait tus ou en avait couvert les traces, par un instinct naturel ou par choix, ou les deux . Ce faisant cet auteur avait probablement marqué une mutation de cultures dans le passage d'une génération à l'autre. Le père d'Ali Magoudi avait manifesté une sorte de réserve naturelle, une volonté de se fondre dans le tableau de son époque, bien dans la manière des foules d'immigrants modestes, instinctivement, presque viscéralement méfiants à l'égard des signes et des lieux d'identification, souvent dangereux aux migrants et aux nomades.

Le fils avait choisi de donner une dimension historique symbolique forte à l'image d'un père qu'il avait dégagée à coups de recherches, voire au terme d'une véritable traque de documents inaccessibles ou perdus. Il avait réussi à reconstruire un fantôme du père mort, quitte à le renvoyer ensuite ultimement et définitivement dans ses limbes. Après l'avoir resuscité. L'auteur avait ainsi pris, volontairement, le risque de creuser le contraste entre les deux générations. Avoir choisi comme objet le père, algérien, par opposition à la mère, catholique, était déjà en soi le symbole d'une volonté d'extraire et mettre en exergue ce qui était le plus lointain, voire étranger à l'Europe., pour l'installer solidement dans la mémoire française, et d'abord dans celle de l'auteur. Un choix politique et culturel.

Anouar Benmalek semble avoir adopté un parti inverse à Ali Magoudi. C'est la figure de sa mère qui est au centre de son récit, celle de la mère morte, ou comme dans Rue Darwin de Boualem Sansal, le rassemblement autour de la Mère mourante. Peut-être s'agit-il là du signe de la pregnance de la figure maternelle en Algérie, de la Mama méditerranéenne, par opposition au père de la Loi, despote inflexible et archaîque. C'est la mère, dans « Tu ne mourras pas demain » qui est l'âme de l'opposition et de la resistance au despotisme arbitraire du Père.

Dans le récit d'Amouar Benmalek la mère est un carrefour d'influences, celles de l'européenne à travers la trapéziste suisse que fut la grand-mère de l'auteur ou encore à travers l'autre grand-mère, paternelle, qui fut esclave maurétanienne, ou encore la figure de la mère algéro-marocaine enfant persécutée par sa belle-mère arabe rivale de sa propre mère, sans compter l'ancêtre juive ou allemande exilée par son mari loin de ses enfants. Un joli cocktèle de cultures mais qui consitue déjà la réalité de la société algérienne d'aujourd'hui ou demain, même quand elle la refuse ou y renacle.

Ces figures essentielles de femmes sont aussi celles de l'amour. A travers elles  l'auteur convoque celles de la haine mesquine de l'autre, du refus du « différent » voisin et proche, du rejet méprisant de ce qui n'est pas conforme au diktat de la norme énoncée par la Tradition incarnée dans Loi inaltérable du Père.

Dans le tableau qu'Anouar Benmalek peint, les hommes sont les premières victimes d'une transmission dogmatique, rigide et conformiste de la Loi, d'un patriarcat despotique qui veut imposer sa règle à ses fils dans la destruction de leurs aspiration les plus intimes et de leurs instincts créateurs.

Dans le récit d'Anouar Benmalek l'histoire vraie et le destin veulent donc que le fils qui par ailleurs se trouve être le père de l'auteur et semble condamné à être éternellement un fils jamais vraiment un père, aille essayer ses goûts et talents d'homme de théâtre et se marie selon son coeur, loin de Constantine, au Maroc, ce Maroc vécu comme un frère ennemi et un traître.

La mère apparaît comme la victime sacrificielle d'une loi féroce et fondée uniquement dans la tradition, hors raison . La mère est néanmoins aussi la figure humanisatrice du récit d'Anouar Benmalek, celle de la Raison et de l'amour tout à la fois.. Elle est celle du partage de la tendresse entre les frères et soeurs . Elle est la pierre fondatrice de la famille et du groupe . Si la démocratie prend pied dans le groupe c'est à travers elle et par elle, par son pouvoir de partage et de don .

Pourtant, d'une façon ou d'une autre la figure de l'épouse ou de l'amante semble l'éternelle absente de cette configuration. Epouse ou amante du père ou fils elle apparaît oubliée, reléguée. Sans doute l'auteur a-t-il voulu soustraire au regard du lecteur une zone de sentiments qu'il a jugé lui être naturellement étrangers. La figure de la mère lui a semblé suffisamment symbolique et collective pour être évoquée sans trahir le secret de l'intimité familiale et personnelle qui l'entoure. Il n'empêche que les réalités de l'existence où il nous plonge sont intimement imbriquées dans l'expérience de l'amour entre être humains, hommes ou femmes. Il y a là un silence frustrant.

Libérer les sentiments amoureux du diktat d'une loi patriarcale, conformiste, extérieure et surtout, confondue avec l'exercice du pouvoir, semble être la conclusion implicite de ce beau livre tout en nuance, demie-teinte et pudeur où l'amour et la tendresse occupent une place essentielle. C'est à une sorte de psychanalyse de la société et de la famille algérienne, voire maghrébinne que l'auteur, mathématicien de profession, semble s'être essayé, avec délicatesse et acuité de perception, sans chercher une généralisation abusive. L'histoire de sa famille lui a fournit une grande richesse d'événements, de situations et de personnages qu'il n'a jamais traités avec désinvolture, lourdeur aveugle ni indiscrétion. A aucun moment le lecteur n'a le sentiment d'avoir été manipulé ni entraîné à ses dépens à participer à des situations déplaisantes ni perverses.

Par contre il éprouve un sentiment de gratitude envers l'auteur pour lui avoir permis d'accèder à des aperçus sur les profondeurs intimes des sociétés du Maghreb et d'Algérie. La véritable tâche de la Littérature n'est-elle pas justement d'offrir à ses lecteurs cette richessse d'expérience humaine ?

 

Coup de coeur

Voir le blog de la poètesse Renia Aouadene

Le portail des arts et des artistes algériens
est réalisé par Mébarek Mouzaoui
Optimisé par Joomla! - GNU/GPL