Regards croisés
| Les dossiers d'Artdz - Zohra Hachid Sellal |
Voici la moisson de Zohra.. La gerbe de blé est nourrissante quand elle est offerte.
Je ne suis pas critique d’art, mais mon expérience de l’art préhistorique et des Arts premiers m’a conduite à croiser celle de Zohra dans l’art contemporain. Regards croisés, sur un même horizon, que voici.
Zohra m’a souvent accompagnée dans mes pérégrinations sahariennes. Au Tassili des Adjjer ou dans l’atlas saharien, nous avons, ensembles,contemplé des centaines d’images échappées aux aurores de la pensée créatrice. Contemplation silencieuses ou conciliabules animés devant des parois ocres marquée de sceau millénaire millénaire. Au point d’oublier notre modeste pain crépitant sous les braises et le sable, le temps, et nous mêmes. Quand Zohra est dans son atelier, elle est comme moi au Sahara. Hors du temps. Nous exécutons nos mandalas dans le silence. Silence rompu quand l’historienne et la peintre cèdent à l’incontournable besoin de la communication.
Mon ignorance de la peinture m’a appris que rien ne permet autant de communiquer que l’art. Moi, appareil à photo au bout de l’oeil sec du chercheur, je scrutais l’histoire, souvent aux, dépens de l’esthétique . Zohra crayon à la main, regardait avec la sensibilité de l’artiste. Là ou je disais : ‘’périodes et datations, témoignages archéologiques et précision scientifiques‘’Zohra me répondait : couleurs, formes et mouvements, vie et imagination ‘’. . Bref, l’art et son génie, qu’il soit premier ou universel.
Nos regards croisés au-dessus de l’autel de l’art se sont fertilisés. Zohra m’a appris la dimension plastique. Elle m’a expliqué l’anatomie humaine et ses sublime contours,l’insondable perspective et la magie du mouvement, le sens de la couleur, qu’elle soit sombre ou hurlante. A tel point que mon savoir ’’historique‘’ me paraissait dérisoire face à cette dimension sensitive et poétique. Finalement la plus importante, non ? J’espère, en revanche, ne l’avoir pas égratignée à l’intransigeante discipline de la science. Mais j’avoue, non sans malice, que j’ai été ravie de commettre des infidélités à l’égard de celle-ci, de me subtiliser à sa rigueur et me plonger dans la liberté artistique .
Après des études en Arts plastique, en Algérie et à l’étranger, puis quelques années d’exercice, Zohra s‘est enfermée dans une chrysalide. A l’intérieur, elle a tissé sa soie dans l’attente de jours meilleurs. Et puis un matin, la voici qui m’appelle et me dit ‘’ Viens voir ‘’. Je ‘’viens voir ‘’ et j’en tombe sur le séant ! Dans son atelier, elle avait aligné une dizaine de portraits. Des portraits de femmes. Tantôt languissantes, comme à l’approche lancinante du désir, tantôt électriques comme des appels au secours, des portraits d’une attraction épidermique.
Pourtant, au moment d’offrir sa moisson au publique, Zohra décide de supprimer ces portraits que j’aime tant. ‘’Non, c’est trop facile‘’ m’assène- t-elle sans aucune concession. Ou alors, quand je lui dis : ‘’C’est drôle, nulle part on ne retrouve la trace de tes professeurs, Issiakhem, Ali-khodja ou Mesli‘’, elle me répond : ‘’Pourtant, ils sont quelque part là, sans être là‘’. Etre élève sans être captive. Belle performance. Comme le cheikh soufi et son salik abîmés dans la même contemplation salvatrice.
Tradition des thématiques et modernité du langage,poteries modelées et peintes,gigantesques garagousz, Zohra ‘’sort‘’ son œil intérieur, profond comme le rêve du chaman et varié comme ses magiques incantations. Son tableau intitulé ‘’Zohra’’ lui ressemble complètement : flânerie et intériorisation dans l’univers de sa peinture, fenêtre dont on ne sait si elle est ouverte , ou… entrebâillée. Fenêtre, carré central, des repères de l’individuel, des signes de l’instinct.
Dans sa peinture deux choses m’ont fait signe. D’abord, et curieusement, cette absence d’imprégnation par notre ‘’sombritude‘’ algérienne. Mais l’absent est justement le présent, me dit mon voisin psychanalyste. Je ne vais pas le contrarier. Ensuite, et surtout, la fougue de la couleur. Sa peinture est un feu d’artifice qui vous éclabousse, brûle et rafraîchit . Une sève qui vous guérit de la grisaille des temps et des angoisses modernes. Si la peinture de Zohra explose de bleu et de fauve, c’est que couleur froide et couleur chaude sont au confluent d’un tournant de sa vie. Sinon comment expliquer cette subite fébrilité d’un pinceau arc-en-ciel auquel elle n’accorde plus de répit ? Moi ce bleu et ce fauve me retiennent comme me fascine le soleil se mourant dans le désert ; un bleu et un fauve fixés sous ma paupière, se refusant au noir de la nuit quand le dernier rayon n’est plus. Pourtant sombre est parfois sa peinture comme le douloureux tableau de papa que je ne peux regarder en face. La peinture de l’exorcisme à laquelle tant de nos peintres ont eu recours pour que vienne un peu de paix.
Déambulant dans son antre,d’un tableau à l’autre,je comprends que Zohra réserve des ‘’non-dit’’, que ses imprégnations, parties de la profondeur du temps, peuvent, sans crier gare, bifurquer vers une autre destination, une autre vision, un autre style. Heureux le peintre dont la palette peut être libre, vagabonde, contrastée, sans entraves d’école ou de modes. Moi la non-spécialiste, puis-je me mêler de ce qui ne me regarde pas (et qui pourtant me regarde dans les yeux) ? Puis-je dire que l’Algérie peut avoir son école, ses écoles de peintures,de la belle et nostalgique ‘’ Aouchem ‘’, à l’incontournable ‘’ peinture universelle’’, en passant par tous ce que nos peintres, nos sculpteurs, nos modeleurs de vie et résistants de l’art, sortent de leurs entrailles nourries à un pays en charge de tous les délires, toutes les joies et toutes les détresses ? Dieu nous préserve d’ ‘’une fin du monde‘’ de l’art en Algérie.
Pour moi, toutes ces années partagées entre atelier et Sahara, Peinture et Histoire, ma vision et celle de Zohra furent comme une piste dont l’aboutissement était une sorte de joie sensible dont la sévère discipline universitaire m’avait traîtreusement écartée. Me voici persuadée que l’histoire peut être sensitive et l’Homo sapiens sensible, puisque les premières manifestations de son ‘’humanité’’ et de son ‘’humanisme‘’ sont justement à la naissance de l’art.
Le peintre , lui, a la chance d’être libre. Il peint tout, avec tout. Et parfois même sans rien, à l’égal d’un magicien. Merci peintre.
Regards croisés. Par Malika Hachid. Extrait de TALISMAN, catalogue de Zohra Hachid Sellal.
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