PostHeaderIcon Les Clodos, nos semblables, nos frères, en abjection et en honneur : L’Olympe des Infortunes, de Yasmina Khadra, Julliard, 2010.

Les dossiers d'Artdz - Yasmina Khadra

Voici un roman qui fera grincer bien des dents et jaser bien des langues sur les rives de la Méditerranée. Sous couvert d’évoquer le monde des clodos, l’auteur ne se prive pas de déchirer à belles dents ou à coups de serpettes endiablés le monde des rapports virils les plus sacrosaints, ceux de père à fils ou de maître à disciple, de patron à subordonné ou de grand chef à lieutenant, voire lèche-cul et autre porte-flingue dont la vie politique ou celle de l’entreprise nous offre le spectacle cocasse ou peu reluisant selon l’ humeur du moment et de chacun.

Certes l’auteur a choisi de définir soigneusement le lieu des ébats réjouissants ou non, selon les goûts, de ses personnages. Il s’agit d’un rivage mythique où échouent les épaves poussées par les flots ou les courants, pas seulement de la mer ou de l’océan. En marge de la société établie des êtres humains y reconstituent un monde autre, croient-ils du moins, où ils se sentent libres. Interdiction, alors, d’aller voir dans celui qu’ils honnissent et rejettent, ce qui s’y passe.

Dans cet Olympe deux minisociétés : celle autour de Ach et Junior, une sorte de figure de père, borgne, et de fils ou assimilé, demeuré, unis par la tendresse réciproque, et le goût de la tyrannie affectueuse mêlée de soumission révoltée. Ils ne vivent de rien, sauf d’un banjo. Le seul événement est la naissance de chiots salués avec respect comme un événement et le cadeau d’une laisse pour la mère de ceux-ci, qui pourrait bien être aussi un fouet. En face, à deux pas, un groupe régenté par un despote redouté Pacha, qui fait régner cependant la terreur et devant qui tous se prosternent, dans l’abjection. Cela vous rappelle quelque chose bien sûr, sauf que Pacha est un hurluberlu émacié à la gueule édentée à la limite de l’obscénité et au corps couvert de tatouages cauchemardesques.

Il s'agit d'un monde d'hommes, ou presque, unis par des liens hiérarchiques ou des rites de reconnaissance de pouvoir, de subordination et d'allégeance, de soumission, particulièrement grotesques et dérisoires dans un monde que ne maquillent plus un dénuement total et particulièrement une absence complète de pouvoir matériel ou social. Une contre société s'est érigée sur la marge de l'autre, ombre fantomatique mais vraie de celle-ci. Dans son obscène nudité, elle titube sur les bords d'un néant où ses membres, tour à tour, pataugent déjà ou s'engloutissent à chaque instant. Comme celle qu'elle singe, cette société est tenue debout par des rapports primaires d'ordre et d'affectivité qui brûle à bas bruit ou par explosions. La prose percutante de Yasmina Khadra, imagée et crue, excelle à créer ce monde à la fois dément et ordonné.

Une sorte de prophète viendra pointer le refoulé de ce monde: la femme. Personnage mythique et pourtant prétendu réel, l'intrus rassemble en lui les traits de plusieurs religions, comme l'indique son nom Ben Adam. Il semble incarner une sorte de passé de l'humanité, de récapitulation de ses expériences, de sa sagesse acquise et de ses intuitions grandioses. Peut-être est-il aussi l'ombre de la Loi et de la Culpabilité. D'une certaine manière il vient jeter à bas le château de carte dans lequel se sont réfugiés tous ces mutilés, éclopés, invalides, fuyards ou rejetés de la Société. Réussira-t-il à mettre en route les énergies bloquées, fourvoyées, repliées, pantelantes, pathétiques de tendresse, repoussantes de laideur?

Ce serait sans compter avec l'autre, la vraie, celle que ces hommes singent et reproduisent mais qui les a produits tels qu'ils sont. Finalement malgré les dires du prophète, où est l'amour, le vrai, même sous une forme grotesque ou dérisoire? Dans la Société. celle qui piétine les âmes et enferme les corps? Ou celle qui en est l'image fantomatique? Dans aucune des deux? ou vaguement dans la seconde?

Mais où sont les hommes de bonne volonté qui se lèveront pour ouvrir les portes de la Société aux mutilés et à la tendresse, c'est-à-dire à l'humanité? Faudrait-il encore qu'ils pensent d'abord à la femme qui est la grande exclue du monde de ce roman. « Vous avez dit un monde d'hommes? Sont-ils vraiment des hommes, ceux qui s'acharnent à oublier la femme, à essayer de vivre sans elle, à nier qu'elle est leur égale? » semble dire l’auteur.

Car si la femme est l'absente, ou presque, de ce roman, elle est aussi celle qui interroge l'homme en permanence par son silence, le renvoie à sa fuite devant elle et à sa culpabilité. Elle place dans une lumière implacable le culte de la virilité et de la puissance dans lequel veut s'incarner l'homme sans elle. Peut-il y avoir un substitut de la femme comme Égale de l'homme? Le roman philosophique que nous propose Yasmina Khadra soulève bien des interrogations, provoquera bien des irritations et des colères chez les tenants de la religion du père et de la virilité, nombreux, masqués ou non, sur les rives nord et sud de la Méditerranée.

A l'heure où nos sociétés prennent conscience du problème que constitue l'existence d'une contre société de clodos, qu'ils soient des exclus, des rejetés ou des « opts-out », des errants sans-papiers ou des apatrides, c'est-à-dire des hommes comme nous et qui comme tels ont des droits égaux aux nôtres, Yasmina Khadra ouvre une interrogation sur ce qu'ils représentent pour nous, ce qu'ils sont, ce que leur humanité nous dit sur nous-mêmes.


Les Clodos, nos semblables, nos frères, en abjection et en honneur : L’Olympe des Infortunes, de Yasmina Khadra, Julliard, 2010.
Posté par Max Véga-Ritter. Forum Artdz. 15 janvier 2010