PostHeaderIcon Retrouver Guermaz

Les dossiers d'Artdz - Abdelkader Guermaz

D'une personnalité riche aux multiples facettes, peintre, poète et critique d'art, Guermaz, né en 1919, Algérien établi en France en 1961, fut un homme attachant, toujours accueillant, généreux, amical, disert et d'une foi communicative, mais aussi discret, voire énigmatique, ne se livrant pas volontiers et appréciant au plus profond de lui-même de se retirer pour méditer.

Ses amis le reconnaîtront dans ce court portrait.

Il fut un peintre brillant, talentueux et reconnu comme tel en Algérie comme en France, par le public, la critique et les institutions muséales, tant que son oeuvre put être présentée au public.

Mais la critique n’y eut plus accès un jour de 1981. Il se fit alors oublier d’elle, situation paradoxale et passablement injuste, puisqu’il ne cessa de faire évoluer son art pendant quinze années encore et d’enchanter ses collectionneurs qui savaient où le rencontrer.

Il disparut en 1996.

Retrouver Guermaz, après tant d’années de silence, apparaît aujourd’hui d’une impérieuse nécessité à tous ceux qui veulent faire partager leur joie d’avoir un jour découvert ce «vrai peintre», selon l’expression d’A. Bos-quet, mais aussi rappeler à la critique et aux historiens d’art quelle fut sa contribution au rayonnement de l’abstraction lyrique, à partir des années 55, mouvement auquel il resta toujours fidèle après avoir été l’un des chantres de la Réalité Poétique.

Le peintre de la Réalité Poétique

Né à Mascara, Guermaz montre très tôt des dispositions artistiques. Fidèle à sa vocation il fait ses études à l’Ecole des Beaux-Arts d’Oran à la fin des années 30. A l’Ecole il est alors le seul étudiant algérien, suivi quelques années plus tard par Benanteur qui se souviendra d’avoir côtoyé cet «aîné le plus doué». S’il est très attaché à Cézanne, Bonnard, Rouault, Matisse et Braque, son regard se porte aussi en direction des peintres expressionnistes allemands. Sa sensibilité le conduit très vite à partager la conception figura-tive de l’art de ses amis les Peintres de la Réalité Poétique dont Brianchon et Cavaillès furent les principaux représentants, au tournant des années 30. Bernard Dorival a souligné «l’émotion» et la «sincérité» avec lesquelles s’est exprimée cette école de peinture, mais aussi sa «mesure» et sa «discrétion» . Guermaz est remarqué par Robert Martin qui vient d’ouvrir la Galerie Colline à Oran et qui l’invite à participer à des expositions de groupes d’artistes algériens ou d’origine européenne.

Ses sujets de prédilection sont des scènes d’extérieur, telles que celles de la plage en été, celles de la rue, des marchés animés, des escaliers inondés de soleil, celles de villages aux murs blanchis couronnés de terrasses, mais il excelle aussi dans les scènes d’intérieur et les natures mortes. La critique se fait élogieuse à son égard et les qualités qu’elle observe dans son oeuvre sont la solidité de la construction, l’équilibre des couleurs, la spontanéité, la fraîcheur et la distinction... Guermaz sera invité à participer à la Biennale de Menton en 1951, ce qui est à n’en pas douter une marque de reconnaissance du talent de ce jeune peintre.

Entre Guermaz et la Galerie Colline s’est instaurée une atmosphère ami-cale et une bienveillance mutuelle pendant vingt années. Mais cette relation durable ne fera pas obstacle à l’évolution que l’on observera chez lui, sur le plan pictural, au cours de sa période oranaise.

Un des acteurs du « mouvement abstrait » algérien et de l’abstraction lyrique en France

Depuis le milieu des années 50, Guermaz s’oriente progressivement vers l’abstraction. Les artistes parisiens ont montré la voie. Leur premier mani-feste en faveur d’une conception nouvelle de l’abstraction, qui deviendra l’abstraction lyrique, porteuse d’un message d’émancipation, mais respec-tueuse des traditions novatrices, cubisme et fauvisme, date de 1941. Ce message ne tarde pas à être perçu en Algérie. Les artistes et les écrivains algériens sont à ce moment à la recherche de leur propre culture et ont pu trouver auprès des peintres de l’avant-garde parisienne un encouragement à suivre la seule voie qui leur est apparue correspondre aux traditions de leur peuple et qui leur offrait la possibilité d’un «ressourcement» : l’abstraction. Guermaz devient alors un des acteurs du «mouvement abstrait» algérien, pris dans l’acception large du terme. Les peintres les plus célèbres du mou-vement que cite Malika Bouabdellah sont d’abord Galliéro, de Maisonseul et Bouzid. Ils seront suivis par Guermaz, Mesli, Issiakhem, Khadda, Louaïl et Kara..

L’oeuvre majeure que Guermaz a réalisée en Algérie, en 1961, est la grande fresque abstraite qu’il a exécutée pour la Salle du Conseil Général de Mosta-ganem «dans le style de Manessier» a-t-il précisé. Il confirme donc expli-citement le rôle décisif qu’ont joué dans son évolution les artistes français que l’on vient d’évoquer. L’art de sa construction, son organisation de l’espace à deux dimensions et la création de « contrastes incessants » entre les formes sont ses qualités premières. Le fond blanc-crème sur lequel s’inscrit la fresque lui apporte la lumière.

Guermaz vient s’établir à Paris en 1961. D’autres artistes algériens l’y ont précédé dès le début des années 50, pour compléter l’enseignement qu’ils ont reçu à Alger ou à Oran. On sait ce que fut, pour eux, l’apport sur le plan créatif de leur long séjour dans la capitale. Leur rencontre, ou les témoigna-ges de leur présence encore toute récente à Paris ont sans doute eu pour Guermaz valeur d’enseignement. Guermaz s’enrichit au contact des peintres de l’abstraction lyrique dont il est proche et dont il admire les oeuvres aux cimaises des galeries : Bissière, Bazaine, Le Moal, Manessier, Vieira da Silva... Comme ces derniers il porte un nouveau regard sur les choses et sur le monde, et conçoit la peinture comme réalisant, par des moyens plasti-ques, l’union intime de son monde intérieur et de ce qu’il ressent au contact du monde extérieur.

Plastiquement la construction et la couleur sont, à n’en pas douter, ses deux préoccupations majeures: dans les oeuvres de sa première période parisienne une infinité de taches de couleur, dont la présence en constitue le motif central, viennent s’insérer dans un réseau de lignes horizontales et verticales dont le noir renforce la structure. Si, un peu plus tard, des tonali-tés sombres envahissent la toile, les fonds ne tardent pas à s’éclaircir à nou-veau et se constellent de taches de couleur. Le blanc recouvre alors l’espace et la couleur devient presque sous-jacente à la couche picturale. L’oeuvre de Guermaz prend un caractère contemplatif tout à fait prémonitoire.

Si celle-ci ne fait pas l’objet d’expositions suivies dans une galerie, il en fait une présentation régulière dans les Salons et participe à plusieurs autres manifestations à Paris, à Nemours et à Orléans. En 1963 et 1967, il voit quelques-unes de ses toiles acquises par la Ville de Paris. Pour Guermaz le contact est cependant maintenu avec l’Algérie. Il est représenté à l’exposition Peintres Algériens qui s’ouvre à Alger le 1er Novembre 1963, participe à l’exposition Peintres Algériens du Musée des Arts Décoratifs à Paris en 1964 et son oeuvre est exposée à plusieurs reprises aux Salons de l’UNAP à Alger, de 1964 et 1974.

Le peintre du silence et de la lumière

Si Guermaz reste fidèle à l’abstraction lyrique, l’analyse de son oeuvre montre que sa peinture a pris un tournant décisif à la fin des années 60 et au tout début des années 70.
Poète, dès ses premières années, dans le rendu des scènes de la vie quoti-dienne, puis frémissant de sensibilité dans sa vision du monde, tout au long des années 60, Guermaz laisse désormais transparaître dans son oeuvre la sérénité à laquelle il est semble-t-il parvenu dans une démarche spirituelle, initiée sans doute de longue date, mais non parvenue jusqu’ici à maturité. Son pouvoir créateur prend dès lors sa source dans la méditation. Tout im-prégné qu’il fût de culture occidentale, Guermaz est resté un oriental et il se révèle en lui, comme chez maints artistes et écrivains maghrébins, une prédisposition au mysticisme ; aussi son discours prend-il là tout son sens lorsqu’il évoque la création artistique : « Dès lors que je me mets à nu, dit-il, je suis lumière. » . L’artiste parvient, en méditant, à trouver en lui-même cette «lumière divine et éthérée» qu’il reflète puis réfléchit dans son oeuvre.

Son oeuvre jalonne presque toute entière ses itinéraires spirituels. Ces itinéraires sont un « passage» entre deux «versants», entre deux moments, entre deux états. Ce passage s’inscrit dans une « dialectique du vide et du plein » ; pour renaître à une réalité nouvelle, il faut passer du vide à la plénitude, ce qui équivaut à rechercher la présence dans l’absence, à faire naître la totalité du néant, à retrouver la parole ou la source de la création dans le silence, dont la meilleure métaphore est celle du « désert », dont son oeuvre retiendra symboliquement l’image.

Ses premières oeuvres de cette période de son activité créatrice sont préci-sément des toiles blanches, sans autre signe apparent qu’un travail de la matière en épaisseur qui anime la toile. Le silence est créateur et le vide de la toile blanche se peuple bientôt de signes et donne naissance à des territoi-res mythiques qui s’apparentent à des « paysages » dont la structure et l’ordonnancement des lignes et des plans obéissent à un souci de continuité, d’équilibre et d’harmonie, et savent ménager des contrastes, où alternent profondeur et proximité.

Paysage mythique ou lieu de mémoire? L'un ou l'autre ou plutôt l'un et l'autre ...

Dans sa quête identitaire, l’artiste exprime aussi son intime conviction d’appartenir comme tous les êtres et toutes les choses à l’univers entier et de détenir une part de l’infini. Il réunit cette fois dans des oeuvres plus abstrai-tes le ciel et la terre dans un espace traité de telle façon qu’il évoque cette recherche de l’infini qui est la sienne.
La lumière, qu’il tend de tout son être à rencontrer, atteint la plénitude de son rayonnement dans ses toiles blanches ; mais elle peut n’être qu’une « aube » dans l’obscurité ou comme la flamme qui naît d’un souffle sur la braise, tant la voie est aride et grande la souffrance.

Le maître mot de Guermaz dans l’organisation de l’espace et le choix des couleurs semble être celui « d’harmonie » qui prend chez lui un sens tout musical. Comme il le confie à un ami, lors de l’interview cité en référence, il recherche une structure harmonisant les lignes, les courbes, les formes et les plans et s’efforce, comme il le dit, de donner à la toile une « structure de couleur », un « ton » qui n’exclut pas les oppositions entre, par exemple, « des tons chauds qui vibrent ou des tons froids qui apaisent ». Si le peintre parvient à « orchestrer » sa toile comme une « symphonie », à en découvrir « l’harmonie centralisée » , alors peut-il la considérer comme réussie.

Tout au long des années 70, Guermaz a l’opportunité d’exposer son oeuvre à la Galerie Entremonde, 50 rue Mazarine à Paris. On se souviendra des manifestations qu’a organisées cette Galerie, vernissages et expositions, qui ont chaque fois réuni, autour du peintre, amis, collectionneurs et critiques. Les amateurs d’art qui ont connu la peinture de Guermaz semblent avoir eu pour elle un particulier attachement : ils ont cédé à la beauté et à l’enchantement de ses compositions, ils ont ressenti qu’elle était capable d’exprimer l’indicible, de mettre fin aux interrogations sans réponses... C’est sans doute parce qu’ils ont perçu qu’elle est le reflet d’une spiritualité vivante que son créateur a voulu leur faire partager. Les articles de presse des critiques les plus clairvoyants du moment, A. Bosquet, M. Tapié, J.-M. Dunoyer, mais aussi les textes d’un des grands connaisseurs de l’homme et de l’oeuvre, R. Dadoun, montrent bien la fidélité avec laquelle la critique a rendu compte de son oeuvre, la profondeur et la justesse de son jugement, ainsi que l’estime dans laquelle elle l’a tenu. Une de ses oeuvres a été acquise par le Fonds National d’Art contemporain en 1976.

Quinze années de création solitaire

La fermeture de la Galerie Entremonde en 1981 prive Guermaz de l’appui dont il a bénéficié pendant dix années. Son oeuvre, qu’il continue de faire évoluer, n’est plus rendue publique, mais sa notoriété reste intacte auprès de ses collectionneurs qui savent trouver le chemin de son atelier, 26 Quai du Louvre.

Guermaz poursuit son itinéraire spirituel, dont la peinture est le témoi-gnage et l’accomplissement. Sa peinture des années 80 atteint dans certaines oeuvres un haut degré d’abstraction. Solidement construites elles sont nim-bées de poésie, comme si un voile léger recouvrait encore l’espace « cosmique » qu’il entrevoit désormais. Dans certaines autres oeuvres, sa conception de la peinture ne lui interdit pas de traduire d’autres états d’âme que la sérénité. Il se livre à des recherches plastiques, se passionne pour la gravure et révèle dans des oeuvres sur papier son goût pour les jeux de ma-tière dont l’attrait est sans doute l’imprévisibilité du résultat et le caractère ésotérique des formes que le procédé fait naître, magmas de roches en fusion, coulées de lave, ciels constellés de millions d’étoiles, paysages fantasti-ques...

Guermaz devra, pour au moins une année, l’année 1985 précisément, interrompre son activité. Il retrouvera son atelier, débordant de projets selon le témoignage de ses amis.
Dans ses oeuvres des années 90, il semble osciller entre plusieurs partis : plus ou moins d’abstraction et plus ou moins de vivacité dans l’écriture ou de sobriété. Dans ses oeuvres totalement abstraites, tantôt les signes colorés recouvrent tout l’espace de la toile, tantôt ils en sont pratiquement absents : seuls demeurent les lignes qui structurent la toile en des plans verticaux et horizontaux et le contraste des éclats de lumière et du fond uniformément coloré de brun clair. Mais il arrive aussi que par un glissement insensible l’artiste ajoute à son oeuvre un détail emprunté à la réalité qui la transforme, de son propre aveu, en « paysage », lorsqu’il évoque par exemple Venise posée sur la lagune. Dans ses toutes dernières oeuvres de 1995, il n’est pas loin d’être parvenu au terme de sa méditation et celles-ci sont désormais totalement purifiées.

L'unité de l'oeuvre

L’oeuvre de Guermaz est achevée. Dans un dernier regard, on a envie de se retourner vers elle et d’en parcourir à nouveau les étapes depuis ses premiers commencements jusqu'à ses derniers accomplissements. S’il est vrai que chez les grands créateurs on peut retrouver le lien qui unit leurs dernières oeuvres aux premières, découvrir la logique interne qui les a fait naître et ce qui fait leur unité, on peut être alors tout à fait rassuré : Guermaz est un de ceux là.

L’oeuvre de Guermaz a une unité qu’il faut rechercher dans le regard qu’il a porté sur le monde, puis dans la mise en oeuvre des moyens plastiques qu’il a choisis pour l’exprimer.

Si Guermaz a voulu donner un sens à son oeuvre, que l’on perçoit dans ses premières manifestations et qu’il ne cesse d’approfondir, c’est en adoptant une position en léger retrait du monde pour mieux y assurer en définitive sa présence, une présence où le monde extérieur et le monde intérieur sont en communion.

Ainsi dans ses premières oeuvres figuratives, c’est en véritable poète qu’il transfigure la réalité. Lorsqu’un peu plus tard, il adopte le vocabulaire de l’abstraction, il s’éloigne de la représentation du monde mais, pourrait-on dire, pour mieux être à son unisson. Parvenu à une véritable maturité, il puise son pouvoir créateur dans la méditation et reflète dans son oeuvre la lumière qu’il perçoit au plus profond de lui-même. Il semble avoir accompli tout le chemin qui l’éloigne du monde. Mais c’est à ce moment même qu’il prend conscience aussi d’y appartenir tout entier. Il a l’intime conviction que chacun d’entre nous et que chaque chose en particulier détiennent une part de l’univers. Dans le regard qu’il porte sur elles, les choses sont désormais revêtues d’un caractère sacré, puisqu’elles sont le reflet du divin. De la transfiguration de la réalité de ses premières oeuvres à l’expression de la spiritualité la plus profonde incarnée dans le monde, il n’y a sans doute qu’un pas que nous franchissons pour en découvrir l’unité.

De même, la manière que Guermaz adoptera pour traduire à chaque étape de son oeuvre l’évolution de sa pensée, sans être aucunement figée, est déjà présente dans ses premières oeuvres : structure même de la composition faite de verticales et d’horizontales, harmonie des couleurs, des lignes et des plans, transparence de la couche picturale qui servira son dessein de donner à son oeuvre un caractère surnaturel et en quelque sorte métaphysique, travail de la matière à la surface de la toile apportant une contribution décisive à l’élaboration de la forme. L’unité de l’oeuvre de Guermaz est la véritable marque du métier et de la personnalité de son auteur.


RETROUVER GUERMAZ. Par  Pierre Rey. (DEA Histoire de l’Art, Université Paris I.)
Algérie Littérature/Action, Marsa Éditions, nº 49, mars 2001