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Mouloud Mammeri : Vingt et un ans déjà : Itinéraire d’un enfant du Djurdjura

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Cela fera 21 ans, demain, que Mouloud Mammeri est parti. 21ans, déjà, que l’écrivain, anthropologue et linguiste a disparu mort le soir du 26 février 1989 des suites d'un accident de voiture, qui eut lieu près de Aïn-Defla à son retour d'un colloque à Oujda (Maroc) où il avait animé une conférence. Mais le legs (romans, essais et travaux de recherche) laissé par l’auteur de «L’opium et le bâton», évoqué à chaque fois que l’occasion ou la nécessité l’exigent, fait qu’il est toujours présent parmi nous tellement ses œuvres sont une référence pour nombre de spécialistes dans les différents domaines que Mammeri a traité.

Né le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, un petit village de la wilaya de Tizi Ouzou, dont son père était l’amin (maire), Mouloud Mammeri a grandi dans la compagnie des amousnaw (les sages au verbe poétique) dont il devint un admirateur fervent et nostalgique. Il fait ses études primaires dans son village natal.

En 1928 il part chez son oncle à Rabat (Maroc), où ce dernier est alors le précepteur de Mohammed V. Quatre ans après il revient à Alger et poursuit ses études au Lycée Bugeaud (actuel Lycée Emir Abdelkader, à Bab-El-Oued, Alger). Il part ensuite au Lycée Louis-le-Grand à Paris avec l'intention de rentrer à l'École normale supérieure.

Mobilisé en 1939 et libéré en octobre 1940, Mouloud Mammeri s’inscrit à la Faculté des Lettres d’Alger. Remobilisé en 1942 après le débarquement américain en Afrique du nord, il participe aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne. À la fin de la guerre, il prépare à Paris un concours de professorat de Lettres et rentre en Algérie en septembre 1947. Il enseigne à Médéa, puis à Ben Aknoun(Alger) et publie son premier roman, « La Colline oubliée » en 1952. Sous la pression des événements, il doit quitter Alger en 1957. De 1957 à 1962, Mouloud Mammeri reste au Maroc et rejoint l'Algérie au lendemain de son indépendance.

De 1965 à 1972 il enseigne le berbère à l'université d’Alger dans le cadre de la section d'ethnologie, la chaire de berbère ayant été supprimée en 1962. De 1969 à 1980, il dirige le Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnographiques d’Alger (CRAPE). Il a également un passage éphémère à la tête de la première union nationale des écrivains algériens qu’il abandonne pour discordance de vue sur le rôle de l’écrivain dans la société. Mouloud Mammeri recueille et publie en 1969 les textes du poète Si Mohand û M’hand. En 1980, c'est l'interdiction d'une de ses conférences à Tizi-Ouzou sur la poésie kabyle ancienne qui est à l'origine des événements du Printemps berbère.

En 1982, il fonde à Paris le Centre d’Études et de Recherches Amazighes (CERAM) et la revue Awal (La parole), animant également un séminaire sur la langue et la littérature amazighes sous forme de conférences complémentaires au sein de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ce long itinéraire scientifique lui a permis de rassembler une somme d’éléments fondamentaux sur la langue et la littérature amazighes.

En 1988 Mouloud Mammeri reçoit le titre de docteur honoris causa à la Sorbonne. Mouloud Mammeri meurt le soir du 26 février 1989. Le 27 février, sa dépouille est ramenée à son domicile, rue Sfindja (ex Laperlier) à Alger. Mouloud Mammeri est inhumé, le lendemain, à Taourirt Mimoun. Ses funérailles furent spectaculaires, plus de 200 000 personnes assistèrent à son enterrement.

  • Mouloud Mammeri, l’oeuvre

Son oeuvre littéraire compte quatre grands romans : La Colline oubliée (Paris, Plon, 1952 - Prix des quatre jurys -), Le Sommeil du juste (Paris, Plon, 1955), L’Opium et le bâton (Paris, Plon, 1965) qui a été porté à l'écran par le réalisateur Ahmed Rachedi, La Traversée (Paris, Plon, 1982). Il a aussi écrit deux pièces de théâtre (Le Banquet, précédé de La Mort absurde des Aztèques, Paris, Librairie Académique Perrin, 1973) et Le Foehn, ainsi que des nouvelles et deux recueils de contes (Machaho et Telem Chaho, Paris, Bordas, 1980). Il est également l’auteur de deux recueils commentés de poèmes kabyles traduits (Les Isefra, poèmes de Si Mohand ou M'hand Paris, Maspéro, 1969 et Poèmes kabyles anciens, Paris, Maspéro, 198O), et d'une Grammaire berbère. Il œuvrera, ainsi, à sortir de l'oubli la langue et la culture Amazighes.

L'œuvre littéraire de Mouloud Mammeri, indiquent les spécialistes en la matière, porte la marque de son ancrage dans le vécu historique et culturel de son peuple. Trait d'union avec l’époque et l’espace dans lesquels il vécut, ses romans, en effet, comme ceux des écrivains de sa génération (Dib, Feraoun,...dans des contextes différents) découvrent le milieu natal avec ses racines culturelles, ses espérances, ses heurts, ses malheurs,...son destin individuel et collectif et dévoilent ainsi à la fois la signification du monde confus de la colonisation, de la guerre et de la décolonisation, et celui ontologique de la Kabylie traditionnelle.

La description de ces deux mondes d'un roman à un autre, met en évidence beaucoup de correspondances qui donnent à l'œuvre romanesque de Mammeri une dynamique répétitive, spécialement dans l’itinéraire suivi par les personnages centraux. L’histoire des personnages principaux dans le monde clos de leur village d'origine respectif est d'abord l’histoire d'une vie heureuse ou subie dans « la simple humanité des hommes », puis celle de la perturbation de l’ordre coutumier, routinier des choses appelant au départ pour un monde extérieur étranger et souvent hostile que le « héros » finira par quitter pour retourner vers les siens.

Cet itinéraire forcé traduit symboliquement celui, obligé, du parcours de la conscience individuelle des personnages centraux. Ainsi, « La colline oubliée » est-il, selon les termes de l’auteur lui-même « le roman de la vie heureuse dans le groupe ». Il met en présence les jeunes du village opposés en deux groupes rivaux – « ceux de Taassast » de condition aisée qui se réunissaient dans « la chambre haute » symbole de la vigilance du groupe, et « la bande » groupe de démunis « passés maîtres dans l’art d'exécuter des sehjas » au cours desquelles ils oubliaient leurs misères. Cette vie heureuse sera bouleversée par la mobilisation des hommes valides pour la deuxième guerre mondiale, par la misère accrue et généralisée qui en découle et par certains drames sociaux (stérilité d'Aazi l’épouse de Mokrane, amour impossible de Menach pour Davda, etc...), bouleversement qui entraîne les personnages dans la quête inassouvie d'un Eden perdu.

La Kabylie ainsi décrite dans sa misère matérielle, économique, n'en reste pas moins attachante grâce à la richesse des hommes menant une vie pleine, rude mais chaleureuse, où l’exorcisme de ce temps des malheurs reste possible grâce à la pérennité des coutumes ancestrales. Certains rites comme celui de la danse orgiaque, la « hadra », sont présentés comme barbares mais ressourçant, identifiant et donc ontologiquement salvateur.

Ce sont autant de passages qui rompent avec l’atmosphère d'angoisse générée par la guerre et les drames individuels évoqués, livrant ainsi dans l’imaginaire des lecteurs la vision furtive et sporadique d'un jardin de jeunesse pas toujours mirifique. Dans des contextes historiques différents (colonisation pour les premiers romans, ère de l' indépendance et temps du bilan pour le dernier), Arezki dans « Le sommeil du juste », Bachir Lazrak dans « L' opium et le bâton » et Mourad dans « La traversée », en conflit avec eux-mêmes et/ou avec les « Imann », la famille et la société, et avec leur époque, oscillent dramatiquement entre le milieu natal d'une autre « colline oubliée » et le monde citadin étranger et source de désenchantement d'où ils reviennent transformés, parfois ravagés.

L’itinéraire d'Arezki qui répond fidèlement au portrait de l’intellectuel colonisé tel que le dégage Albert Memmi dans son Portrait du colonisé (suivi du) Portrait du colonisateur est en ce sens exemplaire. Ce personnage, qui n'est plus guidé par l’idéal de Taasast, incarne une certaine génération de colonisés formée à l’école du colonisateur, façonnée par la culture et la civilisation étrangère enseignée. La première lettre d'Arezki à son professeur de philosophie abonde en phrases attestant son aliénation et la responsabilité de l’école étrangère dans cette aliénation. Puis constatant, dans d'autres passages du roman, avec l’expérience de la guerre, du racisme..., certaines réalités coloniales (humanisme à sens unique: proclamation des droits de l'homme mais le colonisateur ne connait d'homme qu'européen, racisme érigé en institution), Arezki finira, après maintes hésitations qui témoignent qu'on ne se débarrasse pas facilement de la personnalité d'emprunt léguée par l' « Autre », par faire un implacable réquisitoire contre la colonisation, réquisitoire dont témoigne sa seconde lettre à M. Poiré le professeur et surtout la scène, parfois crue et relâchée où il brûle ses livres.

En brûlant les dieux précédemment adorés (ses livres et les idées qu'ils véhiculaient) Arezki répudie sa foi dans l’humanisme européen et se prépare à retourner vers les siens, ayant enfin compris qu'on ne peut s’assumer que parmi eux et que les institutions traditionnelles qu'il dénigrait sont en fait un rempart contre l’aliénation culturelle et sociale. Dans « L’opium et le bâton », nous verrons le Docteur Bachir Lazrak, un intellectuel colonisé se désaliéner objectivement en participant activement, bien que malgré lui, à la guerre de libération. Le lecteur constate le difficile parcours d'un égaré (ses études et sa situation sociale présente ont fait de lui un bourgeois oublieux des siens) redécouvrant les vertus des lois protectrices ancestrales: « A Tala-Ouzrou, comme dans tous les villages de la montagne, c'était ainsi depuis des siècles. (...) Nous répétions après nos pères les gestes qu'ils avaient hérités des leurs. C'était une assurance contre le hasard et toutes les puissances mauvaises qui sans cela eussent tôt fait de nous anéantir ».

Dans « La Traversée », Mourad le journaliste de la «race des purs » qui a participé au combat indépendantiste figure le désenchantement des intellectuels algériens. Réalisant que l’indépendance n'a pas apporté le mieux être attendu, constatant que le combat n'est jamais achevé et qu’il est temps de « faire quelque chose avant la mort », le personnage qui « aimait les marches à contrecourant» entreprend la traversée du désert saharien en quête de « l’étincelle de la vérité». Cette traversée au cours de laquelle il fait un constat amer, la France n'est pas seule responsable des maux de l’Algérie indépendante, sera pour lui exemplaire.

En effet, il y côtoie les autres personnages du roman, ses compagnons de traversée au projet différent : Boualem, l’intégriste musulman; Serge et Amalia, les journalistes européens.... Ba Salem, le sage et dernier représentant d'une culture en perdition ; la mère et Tassadit qu'il retrouve lors du retour aux sources dans Tasga devenu village fantôme ; les visions des membres de Taassast qui le hantent dans son délire jusqu'au seuil de la mort. Il subit une sorte d'ascèse qui le mène vers la vérité profonde, celle révélée par l’expérience du désert qui prolonge le désenchantement.

Ces itinéraires, on le voit, brossent, d'un contexte historique à un autre, des portraits d'hommes au relais les uns des autres et qui, en s’engageant dans le cours des évènements qui marquent leur époque, se forgent une destinée obligée jamais véritablement heureuse. « Je considère que notre époque, peut être plus encore que beaucoup d'autres époques de l’histoire, est une époque où les hommes se plaisent à faire leur propre malheur ». Propos qui traduit une vision pessimiste du monde, autre constante littéraire des écrits de Mouloud Mammeri.

  • La vision du monde chez Mammeri

Le pessimisme des écrits de Mouloud Mammeri est attesté, entre autres, par le thème récurrent de l’échec de l’amour. Ce thème qui traduit une conception pessimiste du monde est en relation avec le parcours des héros se complaisant dans une destinée qui les condamne à chercher vainement le bonheur car « demain n'arrive jamais ».

Lors d'un débat avec les étudiants de la Faculté d'Alger, en 1972, Mammeri expliquait cette mystique de l’échec dans ses écrits par sa formation d'intellectuel ayant « lu tout Racine par volupté », par l’héritage de l’enseignement de la littérature grecque où l’homme est accablé par son destin et ne parvient pas à échapper à la loi divine. « Je crois assez au pessimisme de notre civilisation. (...). Je les ai traduits avec infiniment de passion, de plaisir tous ces tragiques grecs.

Avec cette conception de la vie effectivement soumise à la puissance capricieuse, souveraine qui était le destin. (...) J'ai retrouvé dans ce climat quelque chose que je devais déjà posséder », dira à cet effet Mammeri. Dans la production théâtrale, les personnages ont aussi un destin contrarié et vivent aussi un amour impossible.

Dans la pièce historique « Le banquet » qui traite de la chute de l’empire aztèque « non pas tant dans sa stricte vérité historique que dans sa cruelle valeur humaine », celui, sentimental, de Tecouchpo pour Guatemoc ; celui surtout idéologique, du peuple aztèque, pour la liberté, pour la vérité et la justice, en témoignent «... la guerre ne guérira aucun de vos maux, elle en fera naître d'autres, voilà tout». Ce pessimisme  écurent dans l'œuvre littéraire de Mouloud Mammeri est contrebalancé par la dérision dans le dernier roman et, dans chacun des écrits produits, par une conception poétique personnelle des faits relatés. Le système d'images et de sous-entendus métaphoriques que Mammeri présente dans «Le banquet» par la voix du fou recommandant au monarque despote « la poésie des hauteurs » qu'il oppose à « la prose du bas pays » car elle permet de « voir (le) peuple sans mensonges et sans paravents » ou par celle du peintre qui « prête une voix aux choses muettes » et dont les tableaux « disent l'état du royaume » car « on ment mal avec des pinceaux » découle directement de l'association symbolique que l' écrivain établit entre sa création et le monde qui l' entoure, donnant ainsi à l' univers fictif décrit l'apparence d'un jeu où les acteurs (puisqu'il s' agit là d'une pièce de théâtre) en jouant dans le masque des rôles conférés, acquièrent et tentent de communiquer une intuition plus profonde du monde.

Cette intuition se retrouve aussi dans le roman quand il véhicule de rares moments d'optimisme ou quand il baigne la description des rites ou des festivités traditionnelles dans une atmosphère folklorique (surtout dans «La colline oubliée » et « La traversée ») où les éléments (l'eau surtout qui assume une fonction mythique), le jeu des images, des sons et des couleurs généralement traducteur d'un univers triste et solitaire, où le réel et l' irréel s' unissent pour créer un espace neuf, une durée autre. Vision qui amène à sa conscience un afflux d'images de lumière et de sons convergeant pour décrire un paradis mirifique mais artificiel et éphémère.

La poésie qui auréole tous ces passages fait place au rêve et crée une prose poétique qui met entre parenthèses le réel et donc le destin tourmenté, contrarié, des hommes et des femmes qui peuplent l’univers présenté par Mammeri. En plaçant la poésie - poésie du rêve qui dépasse les apparences du vécu - au centre de sa vision du monde, l’écrivain se dote d'un langage personnel qui est quête d'une nouvelle conscience où le réel-irréel dont la prose poétique dessine les contours, participe d'une succession de moments exceptionnels qui recomposent le tragique, qui le transcendent. « Ce que nous retiendrons, pour notre part, de la lecture de l’œuvre de Mouloud Mammeri, c'est ce souci constant de « coller » à la réalité de la société algérienne - réalité historique et réalité culturelle - en imposant sa propre authenticité dans les règles de la belle forme. Souci donc d'utiliser l’écriture comme lieu d'une confession, d'une conscience, où s’élabore sa propre idée d'un monde avec ses réalités amères, avec ses rêves radieux aux accents tristes et nostalgiques à dominante poétique », écrivait Malika Hadj-Naceur.


  • Référence, «La littérature maghrébine de langue française», Ouvrage collectif, sous la direction de Charles Bonn, Naget Khadda & Abdallah Mdarhri- Alaoui, Paris, Edicef-Aupelf, 1996).

Mouloud Mammeri : Vingt et un ans déjà : Itinéraire d’un enfant du Djurdjura.
Par N. Anis. L’Authentique. Edition du 25 janvier 2010.

 

Coup de coeur

Voir le blog de la poètesse Renia Aouadene

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