PostHeaderIcon Rachid Boudjedra, Les figuiers de Barbarie, Grasset, 2010: Le sang, le sperme et la fange

Les dossiers d'Artdz - Rachid Boudjedra

Rachid Boudjedra livre avec ce grand roman sa propre vision du maelström de l'histoire que fut la guerre d'Indépendance. Il convoque tous les auteurs historiques de crimes sanglants et repoussants, dans leur perversité souvent hypocrite: de Bugeaud, le massacreur mais plein d'attention pour ses proches,  ou Saint-Arnaud l'enfumeur de populations entières, à  Krim Belkacem et Boussouf donnant l'accolade à Abbane Ramdane avant de le garrotter, à Amirouche liquidant des intellectuels, ou Bigeard faisant rendre les hommages à Ben Mhidi avant de le pendre secrètement. Il décrit ces soldats des guerres coloniales, stupides éternels perdants, pataugeant dans la boue des marais ou des oueds, les tortionnaires pleins de morgue parce qu'ils sont plus d'une dizaine à torturer, tabasser, électrifier, mortifier etc.

Au centre, il campe ses deux jeunes héros se dressant avec indignation contre l'injustice et l'oppression de la domination. Il n'hésite pas à rendre hommage aux femmes poseuses de bombes qu'il cite nommément. Sa cible est d'abord le colonialisme, « maladie chronique, lèpre indélébile dont on ne guérit pas et qui renaît longtemps après qu'on l'a crue vaincue ». Pour autant sa peinture n'est pas raciste : la figure la plus lumineuse de ce roman est un petit blanc issu d'un quartier attenant à un bidon-ville, arabe ou nègre, un communiste condamné à mort pour un simulacre d'attentat, pour l'exemple et apaiser les craintes d'une communauté pied-noir chauffée à blanc. Il meurt bravement  sous la guillotine alors que rien ne l'avait préparé à ce sacrifice.

Cette fresque  et tragique qui plonge, voire n'hésite pas à patauger dans le sordide, le sang et la boue la plus nauséabonde, emmène le lecteur bien au-delà des limites de la dénonciation finale du colonialisme. Il vise la « passion du pouvoir », « l'essence du pouvoir qui est répressif et injuste ». « Hier le pouvoir colonial. Aujourd'hui une caste algérienne de nababs prédateurs ». Les jeunes des insurrections, pour Rachid Boudjedra, sont d'abord des gens trahis par ces anciens résistants devenus les pires exploiteurs, arrogants, ignares, ils sont journellement humiliés par l'étalage des richesses de certains nouveaux riches infatués d'eux-mêmes, nous lance-t-il.

A vrai dire, le génie romanesque puissant de Rachid Boudjedra l'entraîne bien au delà de ce propos. Il l'emporte par les chemins de l'extrême et de la folie dans  la sensualité, le sexe, la luxure et la jouissance sans frein, la violence sadique et la cruauté. Son roman est bâti autour de deux jeune gens liés d'amitié, devenus hommes pendant la guerre, qui appartiennent à deux lignées familiales, anciennes, contrastées et opposées. L'un, le narrateur, a un père polygame effréné et pédophile, aux dizaines de maîtresses, la plupart impubères, dont la troisième épouse couche avec son beau-fils. L'autre de mœurs conjugales européennes est commissaire de police et agent double de l'organisation indépendantiste. Les deux figures paternelles représentent deux mondes, le traditionnel et l'européanisé, poussés jusqu'à l'outrance  d'une caricature extrême de leurs défauts ou de leur inadaptation. Dans le premier cas, la lubricité d'une sexualité machiste sans règle ni limite dans la prédation du féminin, plonge la famille  dans  l'inceste, l'addiction à l'alcool et l'odieux. Dans l'autre, le double-jeu et le double langage des engagements politiques amèneront le père à la démence,et jetteront les fils dans le désarroi et le conflit intérieurs.

Un effet de miroir inversé entre les deux structures familiales des deux amis semble  river ceux-ci l'un à l'autre. Eux-mêmes reconnaissent avoir renoncé à prendre femme et fonder une famille, affichant ainsi la stérilité de l'héritage qui les empoisonne, et l'impuissance où ils sont de fonder une Loi nouvelle familiale ou politique.
Ils découvriront à la fin du voyage en avion d'Alger à Constantine qui sert de cadre temporel et géographique à leur confrontation silencieuse, qu'il sont liés l'un à l'autre sans le savoir par une étrange expérience sexuelle où ils ont été les esclaves sexuels interchangeables de deux sœurs jumelles. A vrai dire le lecteur ne sait pas s'il s'agit d'un fantasme, très masculin, qui resurgit,  peut-être fondateur à plus d'un titre.

D'une certaine manière les deux héros seraient donc toujours les prisonniers d'un jeu sexuel où la femme serait imaginée maîtresse absolue et bafouerait toutes les règles. Ce singulier fantasme et l'absence totale de toute référence ou allusion à l'islamisme, comme si celui-ci était tenu tenu pour nul et non advenu, comme facteur inexistant, semblent pointer dans la direction d'un évanouissement total de la Loi. Comme si l'islamisme fanatique figurait le retour du refoulé, d'une Loi battue en brèche, ridiculisée, anéantie, minée et subvertie, par la colonisation, la modernité. Dans cette déroute  la tradition elle-même n'est pas de reste, tant s'en faut. Cette Loi, bannie,  resurgirait sous la forme d'un monstre assoiffé de pouvoir, mais sous les oripeaux du mâle et de l'apartheid des sexe à défaut de leur différentiation.

Cette Loi-là Rachid Boudjedra paraît tout à la fois, la bouter en dehors de son univers romanesque dans une attitude de constante provocation, et en dessiner en creux sa forme monstrueuse et inacceptable. Il paraît l'appeler de ses vœux et inviter à la reconstruire, tout en la rejetant dans les limbes torrides et glacés d'un ailleurs impossible. A certains moments, cette Loi prend la forme d'un souffle de dénonciation puissant, d'une évocation envoutante de la nature, d'un monde de musique et de beauté qui n'arriverait pas véritablement à sa plénitude et piétinerait dans une sorte de demi lumière incertaine où l'auteur le cantonnerait.

Comme ses deux héros, l'auteur semble se  tenir sur le seuil d'un monde nouveau dont il se refuse à jeter les bases, comme si celui d'une sexualité totalement débridée gardait en lui une énigme impossible à résoudre et une séduction qui empêcherait d'aller plus loin, peut-être de peur de la perdre.

En réalité, est-il vraiment question d'amour dans « les figuiers de barbarie », sinon entre deux hommes? L'amour d'une femme ou pour une femme n'apparait-il pas comme le danger d'une fin de l'aventure virile, malgré tous ses abîmes horribles et fangeux, sadiques et violents?

Oui, mais l'aventure démocratique peut-elle se concevoir autrement que bâtie sur le rocher de l'entente égale entre les sexes?  Mais peut-être, après tout, peut-on imaginer que nos deux héros, ayant exorcisé la peur d'être les esclaves sexuels de femmes, soient alors prêts à construire avec une femme un monde nouveau.