PostHeaderIcon Zohra sur la terrasse ou la rencontre de l'Orient avec Matisse

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A contre-courant des modes intellectuelles qui, dans une fidélité étriquée à Edward Said, juste pourfendeur du faux orientalisme, mais plus heureux à coup sûr dans ses réflexions sur l'exil, s'ingénient à ne voir dans « Femmes d'Alger dans un appartement »  que le reflet de l'idéologie coloniale occidentale, Adelkader Djémaï engage un dialogue étrange et émouvant avec « Monsieur Matisse » auquel il adresse sa lettre.

D'une certaine manière il prend la place, dans la vie du peintre, de l'interlocuteur oriental absent que Matisse avait lui-même, peut-être, désiré rencontrer, dans cet Orient pour lequel il avait de l'admiration et de l'amitié, un Orient enchanté et généreux, aussi mystérieux que l'Afrique. Abdelkader Djémaï découvre une ressemblance entre son propre grand-père né tente ans plus tard et le petit-fil de tisserands du Hainaux, sur une photo de celui-ci où il pose, vêtu d'une djellaba et d'un turban. La preuve en est qu' ils ont un goût commun pour un instrument  de musique, le violon pour Matisse, la Gasba, flutte berbère à six trous, pour le grand-père. Sur une photo, il le voit ressembler à un oiseleur des souks de Fès, de Damas ou du Caire. Au fond de lui-même, sans doute, l'auteur a-t-il adopté le peintre  comme figure tutélaire, ou comme un autre lui-même dans lequel il retrouverait secrètement ses propres rêves d'art.

C'est qu'outre un goût pour les couleurs, les parfums, les ombres et les lumières, il y a une figure de femme, celle de « Zohra sur la terrasse ». Elle sera le modèle qui se refuse à Matisse avec entêtement, puis qui consent avec réserve; la petite prostituée sur laquelle veille un frère terrible, une femme encore fillette,  fruit de la misère et du machisme. Jamais elle ne s'exposera nue devant lui, peut-être, tout simplement, par peur du mauvais sort que son oeil pourrait jeter sur elle. Elle n'apparaît jamais comme une odalisque flamboyante pas plus que comme une madone des pauvres. Matisse dit d'elle, rapporte l'auteur, qu'elle avait l'air d'une petite sainte.

D'une certaine manière c'est la lumière spirituelle que Matisse perçoit en elle et qu'il peint. L'écrivain la voit en figure de la féminité, danseuse élégante et gracieuse. D'une certaine manière elle est la soeur aînée tant désirée qu'il n'a pas eue, celle qui conjure la figure d'une cousine  à cause de qui il a failli se noyer, ouvrant ainsi une perspective obscure sur le mystère dangereux de la femme qui, en terre d'Islam, marque  souvent cruellement l'image de la femme.

Pour l'auteur, avec Fatmah la mulâtresse, « panthère allongée au corps élégant et souple », qui ne sait ni lire ni écrire, aux yeux mélancoliques, Matisse peint la douce détermination, le secret d'une âme qu'il cherche à comprendre dans sa peinture. Les costumes dans lesquels Matisse, nous dit Abdelkader Djemaï, peint ses sujets  soulignent leur dignité, mettent en valeur leur personnalité, ou alors ils sont en mouvement, comme en perpétuelle dépossession d'eux-mêmes.

Le récit ne cesse de mêler souvenirs du passage de Matisse en terre d'Afrique, ou celui de Cervantès, longtemps prisonnier à Alger et à Oran, et ceux de son enfance, de la maison paternelle rustique, de sa mère qui vendait ses précieux bijoux au mont-de piété en période difficile. Il recrée les conditions de vie, avec ses marchands d'eau dans la rue et leur outre, vendant le précieux breuvage au gobelet, la première visite à la maison close, la cuisson du pain de semoule dans le four de boue séchée, les odeurs de Javel, Crésyl, de suint, de miel chaud, patates douces  cuites sous le charbon et des sardines grillées, les senteurs de benjoin grésillant dans le brasero pour chasser les mauvais esprits, ceux-là même que craignait Zohra.

La rencontre de Matisse avec l'Orient en attendait une autre, celle de l'Orient avec  Matisse, la reconnaissance d'une expérience à la fois subtile et légère mais enracinée dans la terre, une épiphanie commune de l'esprit et des sens, dans la lumière d'Afrique. Avec la figure obscure de Zohra, se dessine en arrière-plan celle d'Amélie la robuste épouse qui accompagne fidèlement dans les tribulations voyageuses mais aussi celle de la mère humble et solide ou celles des soeurs, défunte ou défigurée, de l'écrivain.  Il flotte autour d'elles comme un parfum de regret tragique de la distance insondable qui les séparait malgré leur proximité. Comme si l'on était au coeur d'une énigme poignante mais refoulée. L'ancrage fondamental et sûr reste avec le peintre pour qui, selon le mot de Flaubert,  le style c'est fond qui remonte à la surface.


  • Abdelkader Djemaï, Zohra sur la terrasse, récit, Seuil, 2010