PostHeaderIcon Intervention lors du séminaire du 27/05/2010 à l'EHSS consacré à l'oeuvre de Waciny Laredj

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Mon propos tentera d'ébaucher une structure thématique de l'oeuvre de Waciny Laredj à travers quatre romans La Gardienne des Ombres,  Marsra, Paris1996, Les Balcons de la Mer du Nord,(tr.fr. de Catherine Charuau) Actes Sud, 2003, le Livre de l'Emir (tr. fr de M.Bois avec la collaboration de l'auteur) Actes Sud, 2005, les Ailes de la reine, (tr.fr. de M.Bois avec la collaboration de l'auteur) Actes Sud, 2009.

Les Balcons de la mer du Nord, porte la question de la femme dans son coeur comme une  blessure inguérissable, "quelque chose de  trouble et de triste" dont le héros "ignore la cause". Elle s'appelle Fitna. Elle est plus âgée que le héros, Yacine, qu'elle séduit alors qu'il est jeune encore, pour disparaître à jamais : on ne saura pas si c'est dans la mort, noyée, ou enlevée par un mari riche et porteuse d'un enfant de Yacine. Cette disparue chérie hantera ce dernier, résumant pour lui tous les êtres chers, assassinés ou suicidés, qui tombent nombreux autour de lui, la soeur illettrée, Zoulikha, qui éveille Yacine à la vocation de sculpteur, morte de chagrin et d'amour, sacrifiée à la tradition; le frère tendrement aimé de Fitna ou celui de Yacine, le vieil oncle, figure pittoresque et digne, et sa fille. Ils sont tous massacrés par les fanatiques et jalonnent le cours du roman. Le souffle poétique de Waciny Laredj passe sur eux, qui chante le deuil et la mélancolie, la perte et l'exil, le départ, l'errance et l'impossible retour, l'étranger au coeur de l'étranger. Le héros retrouvera ultimement celle dont la voix enchantait ses nuits d'adolescent. Ce sera le seul et fugitif moment où Yacine rentrera dans la réalité humaine pour la saisir dans sa complexité tragique.

L'Algérie constitue la toile de fond de cette symphonie mélodieuse et poignante, comme une présence qu'incarnent les personnages, trahie par la corruption et le fanatisme. C'est pourtant vers le personnage de Fitna que revient le regard comme vers une obsession que le héros fuit mais qu'il porte rivée à lui-même, pour s'en évader sans doute, ultimement. Fitna : c'est dans la littérature du Hadith la séduction des choses ou des êtres qui corrompt et éloigne de Dieu. Ce peut être le  pouvoir séducteur de la femme, pour certains son pouvoir sexuel, qui peut provoquer le conflit entre les hommes.

Dans le roman de Waciny Laredj, Fitna séduit sensuellement et ensorcelle le héros presque enfant, et pour la vie. Pour autant il ne la rejette pas ni ne la condamne à aucun moment. Elle demeure pour lui l'énigme de la vie, le charme impossible à exorciser parce qu'elle est l'âme même du héros, le tourment fondamental. On pressent que c'est celui-ci qui emportera Yacine vers de nouveaux horizons. Elle incarne la contradiction insoutenable, par delà le Bien et le Mal ou plutôt elle tient les deux bouts de la chaîne du Bien et du Mal, comme cette femme en qui Yacine croit la reconnaître un moment, qui restée fidèle à l'homme qui l'aime hante les cabarets avec le troubadour vers lequel elle se sent attirée sans jamais lui céder. Elle se suicidera un jour. C'est à  la mort de son frère bien-aimé que Fitna est devenue folle et attachée, maltraitée, pour la guérir de sa démence. Par delà le féminin, elle représente l'amour sans borne ni raison, le désir d'art et de beauté (elle joue admirablement du violon), la liberté sans limite, l'Infini qui tourmente l'espèce humaine.

Sans doute y-a-t-il en Fitna une figure de la femme que seules la littérature et la langue arabes, langue dans laquelle Waciny Laredj a écrit ce roman, pouvaient susciter. Waciny Laredj a probablement donné forme à une représentation du Féminin tel qu'il hante la psyché arabe ou islamique dans ses profondeurs aujourd'hui. A l'inverse des traditionalistes ou des fanatiques, Waciny Laredj ne cède pas aux démons de la répression ou de la violence devant cette figuration du féminin : il se laisse guider et inspirer par elle quitte à aller très loin dans l'exil et l'errance. Sans doute y voit-il la meilleure manière de composer avec elle ou de l'exorciser. A cette femme il propose un  antidote, celui que conseille Zoulikha avant de mourir à son frère : "Quand tu aimes mon frère, il faut que tu n'aime pas de tout ton être, tu mourrais trahi, garde un peu de toi-même pour pouvoir rester debout."p.335. C'est la dernière parole du roman.

Il est intéressant de noter que Gilles Képe1 a retenu l'autre sens de Fitna : celui de guerre entre les croyants, celle que craignent les hommes de la Loi, les Ulémas. Dans le roman de Waciny Laredj ce sens-là occupe la toile de fond. C'est la deuxième Fitna, la guerre entre les croyants, qui fait rage autour de la Fitna-désir incarnée par la folle amoureuse. Celle-ci tombe victime de la première car elle devient folle de douleur de la mort de son frère assassiné par les Islamistes. Difficile, semble dire Waciny Laredj, de comprendre l'une sans l'autre. C'est parce qu'ils sont incapables d'affronter et de comprendre l'appel de Fitna la femme qu'ils basculent dans leur folie meurtrière. Fitna, elle, bascule dans la folie sous les coups des Islamistes, de la Fitna-guerre. Difficile de ne pas penser que Waciny Laredj nous a proposé une clé métaphorique d'entrée dans les mystères sombres du temps présent.

  • La Vie et la Folie

Waciny Laredj reprend le thème du tourment de l'amour et de la femme dans Les Ailes de la reine. Malgré la rencontre des âmes et des corps, le même tourment consume les deux héros des Ailes de la reine, au milieu du déchaînement des férocités fanatiques des religieux. Cependant la femme est aussi et autant la figure de la Liberté et de la Beauté. Des pages d‘une prose admirable chantent Miryam, la danseuse, qui porte dans la tête la balle d’un soldat, perdue, un vendredi après-midi, lors d'une échauffourée, qui la menace en permanence et dont elle mourra.

Miryam y déploie  dans la danse les arabesques du corps et de l’esprit dans une incarnation de la Schéhérazade de Rimski-Korsakov. La fille de Vizir qui combat l’instinct sanguinaire de l’homme, en Chahriyar le Sultan, par le don de la parole et du conte devient avec la danseuse la figure de la Vie qui s’oppose  à la Mort. Ses ailes sont celles du Désir  et de l’Amour, face aux délires sanguinaires du fanatisme religieux. On songe alors qu’elle est Tahar Djaout et tous les suppliciés de l’Art sous le couteau des égorgeurs et les armes des tueurs. Myriam revendique tous les héritages et Cervantès est son ancêtre.

L’envol de la petite fille d’un mariage forcé, aux origines modestes, ironiquement incertaines et tourmentées, à Sidi-Bel-Abbès, est donc fauché au moment même  où elle ouvre ses ailes portée par le Désir de  Vie, de Beauté et d’Amour. Son amoureux, le narrateur, n’est pas un héros du combat et de la lutte armée. Arrêté, ce professeur d’histoire de l’art sera par dérision jeté par la police dans une benne à ordures et basculé dans une décharge, où il rejoindra tous les ignobles de la société.

Ce roman brûlant est pris dans le tourment d'une interrogation sur la filiation: le père porté disparu dans le maquis, dont le frère a pris la place, resurgit et se pend à un arbre de désespoir d'avoir été supplanté par son frère. L'oncle Abbas, contesté dans sa légitimité paternelle, s'aperçoit alors qu'il est stérile et sombre dans la soumission à la loi coranique. L'héroïne sera victime d'un viol légal par un mari qui en croyant affirmer sa puissance sexuelle par la force découvre son impuissance à conquérir le coeur et le corps de sa femme, et à s 'établir selon la Loi. La Filiation comme discours et transmission de la Loi est donc l'objet de ratures violentes et contradictoires, dont la femme est l'objet et jamais le sujet.

Parallèlement à ce désordre de la Loi, l'oeuvre peint une société aux prises avec la pauvreté, l‘immobilisme, la cupidité sans états d’âme des « Benikalbouns », les exploiteurs de l'ordre établi, les débris de traditions qui tyrannisent encore les relations entre les hommes et les femmes, martyrisent la vie, le désir, l’amour, la jeunesse. Sur ce fond surgit la vague des « Inquisiteurs », les fanatiques saisis d’hystérie religieuse. Ils assouvissent leurs frustrations ou leurs impuissances, sociales, culturelles, morales, affectives et sexuelles dans une fureur d’intolérance et de « purification » au service d'une Loi religieuse qui se confond avec la violence des instincts.

Waciny Laredj dessine à travers son roman la question de la place de l’Art, de la Beauté, du Désir, de l’Amour, et celle du Pouvoir et de la Violence, et finalement celle de la Loi qui sont tous, indissolublement liés par lui, au cœur de toutes les civilisations et de toutes les littératures, en particulier  dans les Mille et Une Nuits. Il suggère qu'ils sont en particulier au centre des convulsions qui secouent l’Algérie des années 90 et aujourd’hui encore semble-t-il.

La confrontation de Chahryar, vérifiant le tranchant de ses poignards d' égorgeur et la solidité de ses cordelettes d' étrangleur, et de Schéhérazade, conteuse et danseuse, devient la figure actuelle de celle entre l'Art et le pouvoir établi, religieux, politique ou militaire, entre la féminité et l'hubris de la force virile dans la société, entre le Désir et la Loi, mais une Loi qui s'abolit dans l'exaltation d'elle-même et dans l'ivresse de la Chose, comme dirait Lacan, du Néant qu'elle est justement censée maîtriser et séparer de la Vie, selon la tradition même des religions du Livre, reprises dans le Coran.p.150

La figure de la folie qui entre en scène, à la fin, est sans doute celle du désespoir. Elle est peut-être plutôt celle de la raison humaine éplorée et humiliée par ceux pour qui il n’est de réalité et de raison que triomphant du cœur et du corps.  La Raison humaine, l'Autre celle qu’on a travestie en Folie, jetée dans l’abîme ou  enfermée à l‘Asile, reviendra-t-elle  chanter Schéhérazade et danser Rimski-Korsakov  sur la scène d’Alger? Mais cette folle n’est-ce pas finalement le pays, l’Algérie elle-même, précipitée dans le vide et qui reviendra prendre toute sa place?.

C’est sans doute à dessein que l’auteur a choisi de placer son héroïne sous le signe d’une danseuse russe Ekaterina Maximova ainsi que d’une amie russe, professeur de danse  Anatolia. L’auteur place ainsi la chorégraphie et l’art algériens sous le signe d’une inspiration slave, non occidentale, qui se veut fille de Byzance, de même que l’Islam turc ou arabe, est lui aussi l’héritier de Byzance.  Miryam voit dans Rimski-Korsakov « un auteur qui a suscité un réveil de la vie à partir des dépouilles d’un Occident décadent » . Elle revendique une affinité encore plus profonde avec lui: « Schéhérazade est pourtant de notre sang, qui s’est figé »141, s’exclame-t-elle. Elle ajoute: « Il a glorifié la révolte de la ville de Pskov détruite par Ivan le terrible, en réalisant la Pskovitaine : un univers rempli d’amour, de poésie, de lumière et de ferveur religieuse. »139. Waciny Laredj continue sa quête d’un universel de la poésie et de l’amour à travers la lumière algérienne.

Il y a, plus qu' une contradiction, une double polarité dans l'oeuvre de Waciny Laredj. Car si la femme domine dans les deux romans précédents, si dans « Les balcons de la mer du Nord » elle est un tourment et une énigme, qui poursuit l'homme, si elle incarne un idéal d'exigence de beauté artistique persécuté par la société qui comble et hante douloureusement le narrateur dans Les ailes de la reine, par contre elle presque absente dans Le livre de l'Emir.

Celui-ci est entièrement consacré à un jeune héros virile, l’Emir Abdelkader, Celui-ci apparaît, d'une part, comme un héraut des traditions de vertus tribales, avec le sens de l’honneur et la bravoure, la foi en Dieu et l’esprit chevaleresque, l’amour de la liberté et la simplicité dans la générosité. Il impose sa Loi aux tribus, parfois avec rudesse, sans complaisance pour leur archaïsme, leur habitude de la razzia et de la rapine, leur instabilité et leur division chronique, le règne sur elles de l’égoïsme et des luttes intestines, la trahison et la cruauté occasionnelle au combat, qui contribueront à l’échec final.

C'est aussi un personnage d'envergure politique, un jeune Réformateur politique, un visionnaire, qui voit et saisit l’occasion historique exceptionnelle qu’offrent aux tribus algériennes l’invasion chrétienne et la chute du pouvoir turc, pour se rassembler et construire un état moderne. L’auteur montre en lui, en action, l’habileté à négocier, l’attention au moral des siens et aux conseils de ses proches, la capacité à pénétrer les intentions de ses ennemis, le fin stratège autant que l’esprit lucide dans les instants désespérés, la solitude du chef, son chagrin et ses abattements, sa fermeté de caractère dans la défaite, sa répugnance aux violences inutiles. Les différentes phases de l’héroïque résistance jusqu ‘à la défaite sont décrites avec une lumineuse clarté. Le lecteur vit les combats acharnés, les affrontements individuels, les poursuites, les embuscades, les sièges, les incendies, les massacres, les déroutes et les victoires, avec intensité. Toute la geste héroïque de la résistance.

Cependant cette vertu virile, cette fresque épique et tragique, à la fois brutale et intense, sont enchâssées dans l’évocation de la relation profonde et émouvante que l’Emir entretient avec un autre homme, le premier évêque d’Alger. Le lien d’intense spiritualité et d’amitié entre l’homme de foi et l’héroïque réformateur d’une nation future traverse de part en part les récits de combats entre arabo-berbères et français. Le premier chapitre « Au seuil des initiatiques épreuves » est consacré au geste de Jean Maubé, secrétaire de Mgr Dupuch, dispersant des reliques de la tombe de l’évêque au large de l’Amirauté. Le dernier chapitre évoque le départ de Jean Maubé par le paquebot qui avait amené la dépouille de Mgr Dupuch, sans doute annonciateur d’autres départs en exil plus tard.

Ainsi le passé se charge de l'avenir. La terre d’Islam s’universalise et devient aussi terre chrétienne renouant avec son passé antique. Le chrétien apprend du musulman l’équité, le musulman rencontre l’amour chez le chrétien. Nul idéalisme de pacotille à ce paradoxe : le roman diffuse une mélancolie poignante qui constitue en même temps sa beauté. C’était déjà le cas  " Fleurs d'amandiers" et surtout des "Balcons de la mer du Nord". Ici le chrétien est poursuivi par ses créanciers et meurt en exil loin de la terre qu’il a adoptée. Le musulman vaincu mourra loin de la terre avec laquelle il a d’indissolubles liens charnels autant que spirituels. D’une certaine manière les véritables passeurs de la modernité sont un évêque abandonné par les siens et un chef musulman qui veut entraîner son peuple vers l’avenir.

Ici, comme dans « La gardienne des ombres » Waciny Laredj convoque l'histoire pour dégager d'autres perspectives que celles du temps présent. Son narrateur, lui-même descendant d'un bibliophile maure de Grenade contraint à l'exil après avoir vu brûler les joyaux de sa bibliothèque, rencontre un descendant actuel de Cervantès venu à Alger retrouver les traces du passage de son ancêtre à Alger, lors de sa captivité chez les barbaresques au XVIème siècle.

Ce retour est donc l'occasion d'une évocation du passé prestigieux de l'Alger et du Maghreb d'avant la colonisation et des vestiges des lieux où séjourna l'illustre auteur de Don Quichotte de la Mancha. Par un concours de circonstances ridicules mais significatives, l'arrestation et la captivité du descendant de Cervantès reproduit comme par un mécanique implacable, à la fois absurde et grotesque en raison du décalage du temps, celle de son ancêtre du XVIème siècle.

On l'aura compris : le roman tourne vite à la confrontation avec l'Alger d'aujourd'hui à travers le pélerinage historique. C'est le rapport que les autorités d'aujourd'hui entretiennent avec le passé qui en constitue le sujet. Les monceaux d'immondices accumulés dans la grotte où fut captif Cervantès, devenue l'annexe de la décharge publique de Belcourt, symbolisent la déréliction dans laquelle est tombé le souvenir d'un passé algérien immense et passionnant, la misère matérielle et l'ignorance de tout un petit peuple coupé de son histoire.

Par delà ces circonstances déjà désolantes en elles-même, pointe une infection double et dirait-on presque jumelle : celle d'un islamisme mafioso-terroriste, océan d'obscurantisme, et celle d'un pouvoir assiégé, délégitimé, dévoré par la paranoïa et délité par la corruption. L'intérêt du descendant de Miguel de Cervantès pour les traces laissées par celui-ci suscite une crise d'espionnite aiguë nourrie d'incompréhension parmi les autorités alertées aux différents niveaux. L'auteur exprime le désir de s'emparer d'un passé plein de richesses humaines et de sortir de la misère morale du temps présent.

A travers l'amitié entre Mgr Adolphe-Antoine Dupuch, obligé de déposé sa mitre et sa crosse, abandonné par l'Eglise catholique et en butte à l'opposition de l'administration et l'armée coloniale, accablé de dettes et l'Emir Abdelkader, forcé à l'exil, l'auteur dessine une autre figure de la Loi, dans un autre rapport avec son Autre le Désir, aspiration à la diversité religieuse et à un dialogue des spiritualités authentiques, qui échappent à un cadre institutionnel, voire sont rejetées par celui-ci.

Pour finir je voudrais évoquer un personnage, symbole du de la profondeur et du talent romanesque de l'auteur, la figure de Hanna, la vieille aveugle, la gardienne des ombres, qui vit dans son obscurité le passé andalous de son arrière grand-père, mêlant récit mythique et souvenirs vrais, maisons somptueuses du vieil Alger de Delacroix avec leurs patios, leur portes à ferrures et à lourdes tentures, leur parfums et leur eau fraîche. Sur ces bras elle porte les vestiges de ces splendeurs, tatouées par des gitanes berbères. C'est elle, la conteuse andalouse, la gardienne de l'ombre, celle d'un passé qui échappe aux infamies du présent. Où l'on retrouve la présence de la femme dans l'inspiration de l'auteur, mais aussi celle d'un héritage de culture et d'expérience qui embrasse les siècles et les expériences humaines et sont comme un défi à l'esprit humain par leur richesse et leur profondeur.

Il court dans toute l'oeuvre une symbolique de la femme comme incarnation d'une Séduction, d'un Désir, certes partagé par les deux sexes, mais qui constituent un tourment et une épreuve que l'homme est tenté de fuir ou de détruire. La femme représente aussi une Liberté face à l'hubris de la virilité et de la Puissance, que celle-ci veut asservir et enfermer.

A travers le personnage de l'émir l'auteur dessine aussi une figure de la virilité ouverte, tolérante, moderne ou plutôt une figure du politique qui porte en lui une douceur presque féminine, un goût et un sens de l'amitié qui transcende les fureurs de la guerre et de l'affrontement. Certains pourront voir là une contradiction. Cette contradiction, Sigmund Freud l'appelle ambivalence, qui pour lui définit fondamentalement toutes les passions humaines. D'autres feront remarquer, peut-être avec Derrida, qu'il y a dans le refus de l'ambiguïté ou des contradictions des sentiments et des situations humaines une nostalgie de la métaphysique de la présence. D'autres feront remarquer, dont Freud lui-même, que les contradictions sont faites pour être surmontées ou dépassées dans le mouvement constant de la Vie et de la Raison.